Tom & Anna

Le ⊔ expliqué à mon fils !

Tom et Anna sont deux jeunes artistes. Ils ont tous les deux vingt ans. Tom est sculpteur et Anna est romancière. Tous deux ont travaillés dur les six derniers mois pour achever leur dernière création. L’œuvre de Tom est une sculpture moderne de trois mètres de haut, associant divers matériaux tel les bois, le cuivre et la laine. L’œuvre d’Anna est une histoire originale d’un voyage en Asie surs fond de réseaux sociaux et jeux de hasard. Nos jeunes sont encore étudiants, mais l’un comme l’autre aimeraient se lancer professionnellement pour pouvoir vivre de leur art. Leur renommée est à construire, mais ils sont déjà considérés pleinement comme des artistes par leur entourage. Leurs œuvres ont assurément une valeur marchande, résultant de plusieurs mois d’effort, d’imagination et d’une certaine dose de génie. Anna a remporté à quatorze ans un concours de nouvelles pour un quotidien et Tom a déjà exposé au printemps dernier à Toulouse. A la date de fin de leur récentes créations respectives, la valeur qu’ils estiment pour leur travail est d’environ 20.000€.

Qu’est ce qui différencie la situation de Tom de celle d’Anna ?

Tom a réalisé un bien «matériel», – tangible – tandis qu’Anna a réalisé un bien «immatériel» – intangible -. Mises à part quelques impressions papier pour relire son texte tranquillement installée dans un canapé, Anna n’a jamais senti le besoin de matérialiser son roman. D’ailleurs, elle ne peut pas se payer le luxe de recourir à un éditeur. Nous sommes en 2017 et de nombreux écrits, même des romans, ne sortent qu’en version numérique (e-book). Bien entendu, il sera toujours possible pour un lecteur un peu fortuné de se faire imprimer à la demande et sur papier épais, avec reliure et couverture de qualité, le prochain roman d’Anna, mais pour elle et pour ses lecteurs de sa génération, dite génération Y, l’œuvre d’Anna n’est matériellement qu’une suite bien choisie de zéro et de un, susceptible d’être disponible sur l’Internet.
Pour Tom, le choix est plutôt simple. Soit il met à la vente sa sculpture immédiatement et il a grande chance de trouver un acquéreur en quelques jours, soit il confie cette rechercher de l’amateur interéssé à un cabinet pour espérer toucher environ 30.000€ au mieux, mais pas avant un an. Dans ce milieu, l’acquéreur devra aussi payer une commission non négligeable à cet intermédiaire. Tom est jeune et naturellement, il a besoin d’argent sans tarder. De plus, il se dit que sa renommée se construira par la vente de ses premières œuvres, même si au fond de lui il regrette de devoir s’en séparer. Il lui est donc difficile de trop attendre. Bien entendu, si par chance ou par génie sa carrière artistique décollait, il verrait son œuvre se revendre dans quelques années pour le bonheur et pour le porte monnaie de quelques amateurs éclairés. Tom n’est pas naïf, ces gens sont plutôt des spéculateurs cherchant un bon placement ou pire un bon rendement, mais que peut-il y faire ? Il sait qu’une fois sa sculpture vendue, il ne touchera plus de revenu de ce bien matériel…il sera véritablement dépossédé de son bébé!

Pour Anna, c’est un peu plus compliqué. Elle n’est pas encore une romancière connue, donc elle ne peut espérer toucher une quelconque rémunération issue d’une entreprise de perception et vue sa petite expérience, elle ne peut espérer travailler pour un éditeur. Il y a quelques années, certains ont cru à l’application en France d’une licence globale appelée « contribution créative », mais cela ne s’est jamais réalisé. Pour des jeunes inconnus comme Anna, on voit mal comment l’artiste pourrait revendiquer un salaire par un tel système.

Pour faire comme Tom, si la jeune écrivain mettait son roman prototype à la vente, donc sur l’Internet au prix de 20.000€, assurément qu’elle ne trouverait personne pour l’acheter, pas même un lecteur généreux. Elle pourrait diffuser quelques extraits gratuitement mais pour vraiment apprécier l’intrigue du roman, il faut l’avoir en entier…et dans ce cas, pas de retour en arrière possible…bon finalement ce roman n’est pas si bien, je ne l’achète pas!
Comme tout bien immatériel, le roman d’Anna a un coût marginal nul, c’est à dire que cela ne coûte aucun effort de plus pour l’écrivain, Anna, de satisfaire un seul, vingt mille, vingt millions, ou un milliard de lecteurs…(aux frais de traduction prés!). Ce n’était pas le cas de l’édition papier il y a quelques années quand on devait trouver des fonds pour imprimer un nombre déterminé de livres dont une grande partie pouvait repartir au pilon. Avec l’Internet, il n’y a absolument aucun investissement supplémentaire requis pour Anna, même dans le cas où le nombre de lecteurs croit exponentiellement.

La première solution au problème d’Anna, issue de l’expérience (les premiers échanges basés sur une monnaie datent de 880 avant J.C.!) du commerce classique des biens matériels est de fixer un prix et d’évaluer un nombre réaliste de lecteurs. Le compte est vite fait. Pour toucher 20.000€, si Anna compte sur environ 2000 lecteurs, elle devra proposer son roman à 10€ sur l’Internet. Le problème principal de cette transaction classique d’un bien immatériel est son manque total de transparence. Si par chance 20.000 lecteurs se manifestent, dix fois plus, elle touchera la coquette somme de 200.000€. Ce serait bien pour elle mais le risque est particulièrement grand avec un prix si élevé pour un livre au format numérique. Peut être aurait-elle préféré ne toucher que 50.000€, mais avec beaucoup moins de risque, voire une certaine assurance, par exemple en proposant son roman seulement à 2€50 sur l’Internet pour permettre à des jeunes de rompre avec l’habitude des téléchargements en BitTorrent (l’HADOPI n’existe plus en 2017!). En effet, une étude de 2016 a montré que la majorité des « pirates » justifient leur action pour protester contre les prix excessifs de librairies en ligne et contre la captation des intermédiaires,..éditeurs et fournisseurs de contenu.
Anna se dit que le lecteur consommateur est certainement bafoué par l’obligation d’acquitter un prix fixe pour un bien immatériel car ce prix, souvent élevé, ne tient pas compte du nombre total de lecteurs du même ouvrage.
Ne serait-il pas plus juste pour l’auteur et pour le lecteur qu’il existe et soit disponible un  système qui répartissent les coûts plus équitablement ? Si tous les lecteurs achetaient le bien au même moment, comme on le fait d’achats groupés, il serait facile de négocier un bon prix avec l’auteur, mais ce n’est jamais le cas et on ne peut priver le consommateur de la liberté de choisir l’instant de son achat.
Imaginons maintenant un intermédiaire, une sorte d’ange gardien pour Anna et chargé d’établir cette équité entre elle et les acheteurs. Anna devrait préalablement donner deux prix; celui qu’elle souhaite pour le premier acheteur et le revenu maximal final, escompté de son roman. Anna choisi respectivement 15€ et 50.000€. Notre intermédiaire collecterait les achats pour le roman d’Anna, et ferait connaître dynamiquement sur le Net le prix courant de l’e-book. Les règles qu’il devrait suivre pour réaliser des transactions équitables sont:

  • Il doit assurer que l’auteur, Anna, touchera un revenu toujours croissant à chaque nouveau acheteur…pas question qu’elle ait à retourner une partie de l’argent qu’elle gagne.
  • Inversement, il assurera qu’a tout moment, les lecteurs payent tous le même prix et de moins en moins cher le même bien, jusqu’à un prix nul si l’e-book devient très populaire.

— Précisons ce mécanisme qu’un enfant de 13 ans peut comprendre. A chaque nouvel achat, une partie de la somme est allouée à rembourser partiellement les précédents acheteurs de telle façon qu’à tout instant, tous les consommateurs du même bien aient payé exactement le même montant. Comme la fonction de répartition entre le complément de revenu pour l’auteur et le prix d’achat est donnée sur le Net, quiconque peut connaître ou estimer à une date donnée à la fois le revenu de l’auteur, mais aussi le coût partagé des acheteurs. Le manque de transparence du commerce des biens immatériels est donc levé –.

Anna retrouve une situation qui se rapproche de celle de Tom vendant sa sculpture unique. Concrètement, pour le roman d’Anna, un seul acheteur, le premier payera 15€ (une sorte d’investissement à être le premier), somme entièrement destinée à Anna, le deuxième s’acquittera de 12€ (7€ de plus pour Anna et 3€ remboursé au premier acheteur). Se présente sur l’Internet le troisième lecteur intéressé par le roman, le prix proposé est alors de 10€ (6€ pour Anna et 2€ pour chacun des deux précédents acheteurs)…ainsi de suite jusqu’à ce que Anna touche les 50.000€ escomptés. Si la vente se poursuit, le prix de l’e-book tendra doucement vers zéro. Il devient même nul si l’œuvre devient très populaire et son roman passe donc naturellement dans le domaine public. Le prix de cet e-book est au final, très certainement bien inférieur à celui fixé dans le système classique si bien que de nouveaux lecteurs se manifesteront, en particulier ceux qui avaient l’habitude de télécharger et de partager les ouvrages gratuitement sur l’Internet. « Partager » avec ce système, c’est inciter l’autre, son ami, son voisin, son parent à acheter le même bien pour en répartir les coûts. L’e-book est un véritable achat, sans aucun DRM, au format PDF et EPUB, donc lisible sur toute tablette, ordinateur, liseuse, smartphone,…

Pour les remercier, le système permet à Anna de dédicacer chaque e-book vendu avec le nom du lecteur…Anna est tellement contente qu’elle se permet d’ajouter un petit mot de remerciement pour chaque acheteur. La signature d’Anna est électronique (RSA 4096), c’est une suite de lettres et chiffres qui certifie que l’ouvrage a été acheté par untel à telle date et que son contenu n’est jamais altéré. Avec la clé publique d’Anna disponible sur son site Internet, un lecteur peut vérifier que son achat est bien signé par l’écrivain Anna.

En fait notre intermédiaire chargé de faire tous ces petits calculs financiers est déjà disponible gratuitement. Merci aux protocoles réseaux et aux applications Open-source. L’Internet a ceci de magique qu’il peut permettre à Anna de vendre directement son œuvre à des consommateurs finaux, ses lecteurs, dont elle peut consulter la liste (en revanche, un tiers, même la police ne peut savoir qui est lecteur du roman d’Anna), mais aussi de garder en mémoire automatiquement ces liens pour procéder aux micro-remboursements étalés dans le temps, sans autre intermédiaire et sans aucune commission.

Vous aurez remarqué que pour n acheteurs, notre petit système demande de réaliser n*n transactions individuelles. N’y a t-il pas un risque de saturer le réseau, et quelle banque accepterait de faire ces nombreux calculs sans commission ?
Rassurez vous, pour le moins puissant des nœuds du réseau Internet, capable de diffuser des vidéos HD en temps réel, ces calculs basiques restent tout a fait négligeables en temps de calcul et ils ne sont en aucun cas réalisés par les serveurs d’une banque classique. Le réseau Internet lui même, via des bonnes applications pair à pair, s’en charge parfaitement… et gratuitement! Tous les codes source de ces applications sont libres (Open-Source) afin que tout hacker puisse tester la sécurité du système. (Il y a même une récompense pour les découvertes de crack).

Comme le lui expliqué son Père, Anna a depuis longtemps compris que les biens immatériels induisent un autre type de relation commerciale, transaction entre plusieurs auteurs et plusieurs acheteurs étalés dans le temps, il serait fortement inadapté et fortement injuste d’imposer une relation commerciale classique; c’est à dire une transaction instantanée entre un seul vendeur et un seul acheteur. C’est un peu comme si les biens immatériels obéissaient à des lois physiques différentes. On ne peut pas nier la gravité sur Terre !

La mémoire sur l’Internet sert aussi à enregistrer toutes les transactions immatérielles afin de fournir un droit de « mobiquité » (voir sur Wikipedia ce terme) à chacun. Si un des lecteurs du roman d’Anna efface malencontreusement son précieux fichier, le réseau le lui redonne dès que possible. Chaque consommateur culturel dispose donc d’une liste de biens immatériels dont il fait l’acquisition au cours de sa vie, à son propre nom. Grâce à la signature électronique, chaque exemplaire d’e-book est différent car dédicacé par l’auteur au nom de l’acheteur.

Comme les biens immatériels obéissent à des lois différentes des biens matériels, vouloir enfermer les premiers dans des règles du second est soit impossible, soit conduit à des situations bien peu démocratiques.
Par exemple, le prêt, la location ou la revente n’ont pas de sens pour les biens immatériels achetés. En effet, le préteur ne peut pas être dépossédé de son bien comme l’est Tom de sa sculpture, sauf au moyen d’un DRM qui impose une forme de location temporaire ou spatiale mais en aucun cas une telle transaction n’est considérée comme un véritable achat respectueux des droits minimaux du consommateur.
En particulier, la revente n’est pas possible. Tout nouvel acheteur est directement en relation avec l’auteur original et le bien n’est jamais déprécié, donc pourquoi paierait-il à un tiers qui n’est pas l’auteur ? Enfin, aucun agent ne peut modifier la fonction de prix définie par l’auteur initialement.

Ce principe s’arrange très bien avec les biens proposés par plusieurs artistes, des coauteurs qui se répartissent une pondération de leur contribution créative. Ainsi Anna a décidé de donner 5% de ses revenus à une amie Eva, qui a conçu la jolie page de couverture de son roman.

Le système que nous venons d’élaborer à un nom: « ⊔net » et une monnaie dédié le «  » (prononcer /k^p/). Chacun peut y mettre à la vente une œuvre immatérielle s’il sent qu’elle a une valeur marchande suffisante. En revanche, les mails, blogs d’amateurs et autres contenus de réseaux sociaux n’intéressent qu’un public restreint autour de l’auteur ou-bien sont plus le fruit d’une impulsion, sans travail significatif et sans marque de génie. En 2017, Anna profite de ⊔net et aucun centime n’est versé aux intermédiaires.

Tom ne peut pas vendre sa sculpture en ⊔ car c’est un bien matériel, mais il peut accessoirement et dans une moindre mesure vendre des photos ou un film présentant son travail et son œuvre, pour gagner des ⊔.

Les ⊔ sont résistants à toute spéculation et ils produisent un revenu fiscal pour les États dont sont membres les acheteurs et les vendeurs. J’expliquerai en détail les sécurités de ce mécanisme dans un prochain article, mais pour faire simple, le taux de change nominal du ⊔ dans les monnaies nationales s’établit par un calcul d’optimisation qui minimise les fluctuations, une sorte d’amortisseur automatique qui dissuaderait tout spéculateur de changer une quantité de monnaie dans une autre monnaie en passant par un transfert en ⊔.

De plus, mise à part les banques affiliées au système, personne ne peut transférer directement des ⊔. Toute transaction est obligatoirement un achat-vente d’un bien immatériel, sans rétribution ou rétro commission en parallèle. Tout bien immatériel vendu à un prix trop faible ou trop élevé seraient soupçonné de cacher une transaction frauduleuse, au moins fiscalement (transaction qui peut être révélée à la Justice par l’un des acteurs). Les banques sont chargées de récolter les taxes pour les États souverains, sous la forme de l’écart de taux de vente et taux d’achat par rapport au taux nominal. Elles ne peuvent ajouter une quelconque commission.

Tous les détails techniques et mathématiques de ce système sont décrits dans [1] et il est conseillé de lire préalablement la page Wikipédia « Bien immatériel ». Les évolutions du système sont décrites sur cupfoundation.net.

Pour la fin de notre petite histoire, Tom a trouvé récemment un acheteur à 24.000€ et il s’est remis au travail pour sa prochaine sculpture. Depuis 6 mois qu’Anna a publié son roman, elle a touché ce jour 24.000€ ! Son e-book est à la vente aujourd’hui à 1.8€, mais l’avenir lui réserve possiblement 26.000€ de plus… et peut-être un passage très honorifique de son œuvre dans le domaine public dans quelques années. Chaque lycéen ou lycéenne pourra alors télécharger gratuitement l’histoire inventée par Anna en ce début d’année 2017.

Pour approfondir:

[1] http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/75/73/33/PDF/eco_fr.pdf

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