Combatre la concentration

Je pense avoir compris l’origine de mon désaccord avec LionelMaurel (Calimaq) qui fait la promotion de la « contribution créative » et demande une légalisation des partages « non marchands ».
Au départ, nous avons tous les deux la volonté de combattre la concentration des œuvres culturelles parce que justement Internet permet de préserver et de donner visibilité aux artistes et aux œuvres les moins connues par le mécanisme souvent nommé de « longue traîne ». Autant le monde matériel imposait des limites physiques (transport, stockage,..) et des coût de fabrication élevés, d’où la nécessité d’acquérir un statut de professionnel pour être reconnu et continuer à créer, le monde numérique du Net est beaucoup plus tolérant (principe de neutralité) et ne trie pas à priori le bon grain de l’ivraie. Ainsi un auteur d’une page Facebook peut se croire virtuose de la création quand bien même sa production n’a aucune valeur artistique et n’intéresse qu’un cercle très restreint de personnes, voir seulement lui même !
Or ce n’est pas parce que tout le monde est sur la même ligne de départ qu’il n’y a pas ensuite des injustices et des tricheries. Le caractère moutonnier (j’aime ce qu’aime mes amis), la perméabilité à la publicité souvent issue des autres média que du Net, et les biais des moteurs de recherche aboutissent à une concentration des consommations culturelles…tout le monde écoute ou lis plus ou moins la même chose. La situation est recherchée de la part des intermédiaires qui investissent encore dans la publicité pour maintenir encore plus cette concentration. L’économie de l’attention dans laquelle baigne le Net fait que même pour les esprits les plus curieux, le matraquage des créations les plus consommées tentent d’accaparer le temps précieux pour en laisser très peu à des œuvres réellement enrichissantes et variées. Si l’on ajoute le fait que les grosses productions sortent d’une véritable industrie, donc moins sensible à la complexité de l’être humain (voir par exemple la moindre qualité des œuvres écrites par un grand groupe d’auteurs), et avec des objectifs clairs de rentabilité, alors on comprends que la concentration ne fait pas trop progresser l’Art. Ce n’est pas la faute du Net, bien au contraire car ce dernier donne la chance à tout un chacun de faire connaître ses talents.

La où nous divergeons de position avec Lionel est sur le moyen de combattre cette concentration et de donner (redonner) au Net sa vrai valeur de diffuseur équitable de la culture. Lui soutient que cela doit passer par la mise en commun (gratuite) des œuvres contre une contribution forfaitaire (en plus de l’abonnement au FAI). Outre la difficulté d’avoir un catalogue complet, ce que sous-entendrait pourtant une contribution obligatoire forfaitaire, l’offre gratuite porterait un coût très sévère aux offres payantes et même s’il resterait des abonnés « historiques », la grande partie de la population se détournerait pour profiter des nouveaux communs. Le plus inquiétant est du coté de la répartition des revenus entre auteurs, car cette répartition serait le jeux de toutes les convoitises, pressions et autre préférences d’une minorité d’initiés grassement payés et parce que la gestion de millions d’artistes demanderait encore plus de personnels, on aura mécaniquement une concentration des rémunération et donc des œuvres mise en avant, exactement l’effet que nous voulions éviter ! Demander aux internautes ou un échantillon (proposition de Philippe Aigrain) de réaliser des évaluations des œuvres pour l’ensemble des consommateurs devrait se faire contre rémunération car l’économie de l’attention pousse justement à passer ses loisirs à profiter des œuvres et non à les évaluer. Or la contribution créative se baserait sur des bénévoles qui n’en tirerait aucune motivation (je devrais faire le même travail qu’un employé de la SACEM, sans être payé!). Or le moyen d’évaluation simple, efficace (pouvant être efficace car je reconnais que ce n’est pas le cas actuellement) et le plus juste est d’écouter directement les consommateur par leur acte d’achat. J’achète ce que j’aime et l’effort consenti (ce choix plutôt qu’un autre dans mon budget limité) me récompense dans la constitution d’une « playlist » personnelle et me donne un peu plus l’illusion de mieux profiter de l’œuvre, me rapprochant de l’auteur (dans notre modèle car dans celui prédominant actuellement, on se rapproche plus de froides multi-nationales sans cœur). L’achat optimise le temps si précieux de l’économie de l’attention. Enfin, satisfait d’avoir contribué à la rémunération d’un artiste que l’on aime, sans intermédiaire public/privé qui ajouterait son grain de sel, je peux voir l’œuvre passer naturellement dans le domaine public, signe que l’auteur est rémunéré à hauteur de ses prétentions. Chaque acheteur du même bien culturel aura payé à tout instant le même prix, jusqu’au remboursement total.

Notre modèle non seulement peut se passer de contribution créative mais produit des biens qui passe communs après une première phase marchande. La encore, ce n’est pas un article de loi qui définit la durée de restriction avec la mise en domaine public mais simplement la popularité de l’œuvre au regard du prix et du revenu demandé par l’auteur. Puisqu’il n’y a pas techniquement de différence entre le téléchargement d’une œuvre dans la phase payante ou dans la phase gratuite et que l’œuvre est toujours personnalisée (dédicace de l’auteur au consommateur), alors on peut compter sur la fiabilité du nombre d’acheteurs, différent du nombre de téléchargement car la « mobiquité » permet de disposer de l’œuvre en tout lieu, tout temps et sur tout appareil. Le besoin d’authentification forte pour acheter sert la statistique dans le sens que les individus sont bien distingués alors que dans un pot commun avec téléchargement anonyme, le nombre d’individus n’est jamais connu.

Nous voulons tous les deux, Lionel et moi combattre les intermédiaires (lui parle des producteurs d’offre légale) pour limiter la concentration, nous divergeons sur les moyens à utiliser. J’aurais envie de dire que cela fait plus de dix ans que certains se battent sans résultat probant pour une licence Globale ou une Contribution Créative. Ne serait-il pas l’occasion de promouvoir un autre modèle; marchand temporaire, qui a tous les avantages de satisfaire artistes et consommateurs et qui ne demande qu’une démonstration ? J’y travaille.

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