L’Internet contre le marché de l’Art

Ce matin, je viens d’entendre sur France-Inter que l’artiste Banksy a vendu ses toiles à Central-Park pour $60 !

Coup médiatique génial certes, mais révélateur de certains dérives de notre société. Chacun sait que le marché de l’Art est avant tout un marché de refuge ou-bien d’activités spéculatives pour les personnes qui n’ont que faire de leur fortune. Ajoutons le snobisme de posséder un exemplaire unique, donc exclure les autres de sa jouissance et nous avons les ingrédient du parfait « amateur d’art » qui se moque de l’Art.

L’Art est ce qui touche l’émotion, la sensibilité des êtres humains, les surprends, les intrigues, les troublent, les touchent. Pour que la magie ait lieu, il faut que tout le monde puisse voir, écouter, consommer, ressentir ce que dégage l’œuvre d’Art, donc en aucune manière l’art n’est une communication confidentielle entre un créateur et une seule personne désignée. Au contraire, l’artiste s’adresse à tous, public d’anonymes, inconnus consommateurs, par un mécanisme de diffusion, publication le plus global et le plus étendu possible.

Avant l’ère Internet, la publication exigeait de nombreux frais, des intermédiaires nombreux, des transports des œuvres, des protections contre la perte et la détérioration due au temps. Il n’était techniquement pas possible de transférer toute œuvre matérielle originale en un bien plus immatériel pouvant profiter au plus grand nombre. Pour un écrivain, l’industrie de l’impression apporte la faculté de multiplier énormément le texte original et donc de le diffuser largement, mais le coût résiduel du livre n’est pas nul si bien que l’accès à l’œuvre n’est pas totalement équitable. Pour un sculpteur, la réalisation de copies de qualité et à grande échelle n’était simplement pas réalisable.

Avec plus ou moins d’intensité, les deux artistes sculpteur ou écrivain sont contraints de s’en remettre au marché de l’Art pour premièrement vivre, toucher un revenu de leur travail artistique mais assouvir l’objectif principal de faire connaître leur œuvre, son contexte, son auteur au plus grand nombre. Il s’opère alors un chantage qui oblige l’artiste à s’entourer d’intermédiaires qui vont spéculer sur la valeur marchande des œuvres, rarement aux bénéfices des artistes. Or la valeur marchande d’une œuvre est indépendante de sa valeur artistique. Elle est plutôt déterminée par la propension à payer un bien qui n’a aucune valeur pré-établie. Elle est donc l’objet parfait de spéculation et donc d’instauration d’un marché libre, fixant les prix en fonction de leur humeur. Mais chaque citoyen n’a pas le même droit de jugement d’une œuvre sur ce marché, la valeur attribuée est directement pondérée par le portefeuille de chaque « amateur », donc biaisée. De plus, la gestion de plus en plus industrielle de l’Art produit un phénomène de concentration sur une minorité d’artistes et d’œuvres, au détriment des autres et donc à l’opposé de la diversité culturelle censée être défendue.

Avant l’Internet, il ne pouvait pas en être autrement et donc chacun s’accorde à tolérer que le marché de l’Art existe, fasse quand même vivre quelques artistes et participe à la diffusion culturelle partielle.

Mais ouvrons les yeux, l’Internet est là, disponible (presque gratuitement) pour tous, quelque soit le lieu et la fortune (nous ne traitons pas ici des difficultés réelles d’accès au Net, et considérons qu’à terme, ce problème sera résolu.).

Or le Net est le média idéal dont rêve l’Art depuis des millénaires, pour toucher tout le peuple. Deux conditions manquent alors pour approcher cet idéal:

  • La « dématérialisation » de l’œuvre n’est pas toujours aisée. Pour un écrivain, c’est trivial, il publie un e-book sur le Net, sans intermédiaires, sans aucun frais d’impression, de transport ni de diffusion. Il ne viendrait à personne de prétendre que l’œuvre n’est que le papier griffonné utilisé par l’auteur, s’il n’écrit pas directement sur ordinateur, et que les copies des textes sur le Net n’ont pas le status d’œuvre à part entière. Pour un sculpteur, l’original est plus facilement identifiable, mais on peut penser qu’avec les progrès des techniques, de l’audiovisuel et de la copie 3D, une sculpture peut ou pourra aussi être dématérialisée en un fichier, donc la signature digital authentifie le travail de l’artiste, mais, énorme avantage! ce fichier peut être reproduit et diffusé sur le Net sans aucun coût marginal supplémentaire. Surtout, si l’artiste pouvait toucher un revenu de la vente des biens immatériels ainsi crée, il pourrait conserver l’original, et jamais le mettre à la vente sur ce marché de l’Art, le libérant ainsi du chantage mondial organisé de l’ère pré-Internet.
  • Le Net doit permettre la réalisation d’échanges marchands, dans des conditions démocratiques d’équité et de transparence. J’ai montré dans d’autres articles qu’en 2013, le Net n’a pas encore la maturité pour de tels échanges, mais que les conditions techniques sont toutes réunies pour qu’il y parvienne. Refuser que le Net puisse supporter des échanges marchand et ne soit le lieux exclusifs d’échanges non-marchand comme le demandent certains collectifs (LaQuadratureDuNet, SavoirsCom1,…) revient à forcer les artistes à rester dans le système ancien du marché de l’Art, les obligeant à se déposséder de leurs originaux pour vivre. La position soutenue par le PartiPirate Suédois qui prétend limiter les revenus artistiques sous prétexte de demande d’un revenu de base inconditionnel pour chaque citoyen, n’est pas un message optimiste qu’une société peut envoyer à ses membres les plus doués dans l’Art, et les plus persévérants dans la création. La solution n’est pas non plus dans la possible instauration d’une licence globale ou contribution créative, qui tuerait tout système de commerce direct des biens immatériels, tout en ajoutant des injustices flagrantes et en laissant s’établir une corruption publique ou privée.

Pour que chaque artiste puisse à terme diffuser ses œuvres dématérialisées sur le Net et puisse en tirer un revenu, il est nécessaire et suffisant qu’un modèle économique dédié au Numérique soit respecté. Comme les lois du numérique sont sensiblement différentes de celles du monde physique et que les démarches pour les adapter à notre histoire sont vaines, j’avance qu’il faut introduire une nouvelle monnaie, mondiale, dédiée exclusivement aux biens immatériels, insensible à la spéculation, équitable pour les consommateurs et pour les producteurs, sans intervention de parasites intermédiaires.

L’Internet fait d’une certaine manière la peau du marché de l’Art, pour le bien des citoyens, des artistes et plus généralement Internet permet une diffusion d’une offre très large, à l’opposé des industries culturelles qui favorisent la concentration. Notre modèle économique incorpore une sortie automatique des œuvres dans le domaine public dès l’instant qu’elles sont suffisamment populaire et que l’auteur a touché le revenu qu’il escomptait et connu de chaque internaute. Il n’y a pas de crainte à avoir pour les investisseurs, qui trouveront bien d’autres marchés que celui de l’Art pour faire fructifier leurs avoirs. L’Art y gagne en démocratie car les adresses IP ne distinguent pas les plus fortunés. Je viens de réaliser aujourd’hui que le Net permet aux artistes de ne plus être dépossédé de leur œuvre, tout en diffusant abondement la version dématérialisée.

Il reste bien entendu un moyen de rémunération par la ‘performance’, une représentation, un spectacle, un concert, mais tous les domaines artistiques n’ont pas les moyens de transmettre leurs production par un spectacle, plus encore payant. Prenez les écrivains, on ne peut pas leur demander de faire des lecture publiques ou d’animer des activités dans des écoles. Le Net serait donc pour eux à terme, la seule source de revenu, par la vente directe de leur e-books. S’il n’y avait pas la mainmise du secteur de l’édition sur la production de livres papier, il ne serait pas difficile d’imaginer que dans quelques années, l’impression à la demande d’e-book finance exclusivement les libraires (moines copistes des temps modernes) et que l’auteur ne soit rémunéré que sur la vente numérique.

Ne pas confondre notre modèle avec des financements par crowdfunding. Comme il n’y a pas d’intermédiaire, il n’y a pas de commission (8% ou 10% sur certaines plateforme), il n’y a pas d’effet de seuil, l’œuvre est entreprise quelque soit la première réaction du public. Sa construction peut évoluer bien entendu en fonction du succès qui se révèle. Enfin,  la logique du don est absente car le prix est fixé par l’auteur et chacun paie à tout instant le même prix (on peut toujours jouer les mécènes en achetant plusieurs exemplaires numérique). L’exigence de promotion est beaucoup moins forte que pour le crowdfunding. Les critiques d’Art spécialisés naviguent eux même sur le Net pour dénicher les meilleures œuvres sans forcement suivre les hébergeurs auto-désignés.

Certain pourrait me reprocher que le processus de dématérialisation enlève de la valeur aux œuvres d’art. Croire que l’unicité et l’originalité confère une valeur à un bien est une confusion avec les règles du marché du luxe, qui ont en commun avec le marché de l’Art d’assigner des prix sans rapport avec les coûts de fabrication, mais c’est l’ère industrielle, avant l’Internet qui nous a habitué à confondre les deux marchés. Avec l’Internet, l’Art s’accommode très bien de ne pas mettre sur le marché les originaux, pièces uniques pouvant rester la propriété de leur créateur. Le numérique permet cependant par la signature et l’horodatage des fichiers de distinguer la création initiale de l’auteur de l’ajout éventuel postérieurs, de critiques, autres auteurs ou consommateurs. Chaque œuvre vendue peut être dédicacée,  et numérotée pour satisfaire les plus snobs des consommateurs.

Ce que Banksy a prouvé par son action aujourd’hui, c’est que le marché de l’Art se moque bien des artistes, des œuvres et de la culture du peuple….on le savait déjà me diriez-vous, Oui, mais la démonstration est maintenant éloquente.

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