La contradiction des biens communs informationnels

Les biens informationnels sont archivés sur le réseau Internet, qui peut être considéré lui même comme un bien commun. Une communauté s’organise autour du bien en question et fixe des règles de gouvernance. Mais toutes les communautés ne créent pas obligatoirement des biens communs. Prenons l’exemple de la communauté des passionnés des chats sacrés de Birmanie (un petit bonjour à mon chat ‘Pat‘ en passant !), aussi sympathiques que soient les échanges dans cette communauté, personne n’a travaillé ni passé du temps à créer de tels chats ! Pour être un bien commun, un objet même intangible doit avoir une valeur non négligeable reflétant un effort de construction de créateurs.

(CC) Sylvain Scattolini, 2006

De plus, dans les échanges sur un réseau social autour d’un sujet d’intérêt commun, il ne faut pas confondre communication et publication (voir les ouvrages d’Olivier Bomsel qui explique bien la distinction). En général, un bien informationnel doit être créé et publié sur Internet.

Pour légitimer cette notion de bien commun, la communauté doit affirmer une certaine autonomie économique autour de ce bien. Les règles de gouvernance couvre l’usage, mais aussi les règles de création. Former une communauté exclusivement composée des consommateurs/utilisateurs d’un bien informationnel, sans inclure le ou les auteurs de ce bien est pour le moins abusif. Maintenant, si l’on admet que toute communauté autour d’un bien commun informationnel doit obligatoirement inclure les créateurs et les utilisateurs, la recherche d’autonomie économique devrait être un objectif principal.

Si par exemple, la communauté décide de ne pas rémunérer les créateurs et donc de fournir gratuitement le biens commun à ses membres, elle externalise la responsabilité pour les artistes de se rémunérer afin de vivre tout simplement. En particulier, elle les oblige à trouver et à passer leur temps dans un autre travail, souvent non valorisant par rapport à leur activité artistique.

Or les inventeurs et les premiers utilisateurs du terme ‘bien commun informationnels« , Philippe Aigrain en particulier, et soutenu par les collectifs LaQuadratureDuNet ou Savoirscom1, proposent soit de trouver des mécanismes de financement externes à la communauté (organisme public ou privé), soit de recourir à l’État par une Contribution Créative, donc aussi externe à la communauté, soit enfin de recourir au don.

La communauté peut très bien être très active dans les échanges de messages, je ne pense pas trop m’avancer en disant que les dons ne permettent que très partiellement de rémunérer les créateurs au sein même de cette communauté. Le financement libre « au bon vouloir de chacun » pose le double problème :

  • le consommateur doit réfléchir, comparer et évaluer le montant qu’il désire donné sans indication du créateur sur le coût de fabrication du bien. C’est un casse tête même pour les plus intentionnés qui peuvent finir par télécharger le bien sans rien donner. Quoi de plus facile en anonyme, derrière un ordinateur, au chaud chez soi ! Seulement un sentiment de pitié pousserait à faire l’effort d’un don. Face à un bien culturel, nous voulons en profiter et passer le moins de temps possible à des considérations pécuniaires.
  • cette rémunération n’est pas vraiment démocratique car inéquitable, non transparente et aucun mécanisme de remboursement n’est prévu pour quelqu’un qui trouverait avoir trop donné.

L’autonomie tant recherchée est loin d’être atteinte, au point que le sens même de la communauté est remis en question.

Au contraire, le partage marchand propose de mettre dans le même cercle les créateurs et les utilisateurs, et d’imposer des règles de partage des coûts pour rémunérer justement les producteurs sans spolier les acheteurs (et accessoirement en évinçant les intermédiaires qui n’ont rien à faire dans le groupe). De plus, comme chacun paye à tout moment le même prix qui décroit vers zéro à mesure que la taille du groupe augmente, la gouvernance de la communauté s’approche de l’objectif d’autonomie, avec de surcroît des règles démocratiques. Donc le terme bien commun informationnel s’accorde bien mieux au partage marchand qu’aux autres modèles économiques. Il se trouve que j’utilise plus le terme bien immatériel, mais il est logiquement synonyme de biens communs informationnels.

Historiquement, ce sont les tenants de la Contribution Créative et de la légalisation du partage non marchand qui ont les premiers accaparé ce terme, supposant simplement que les notions de partage et de marchandise n’étaient pas compatibles.

La contradiction vient donc que les « commonistes » tiennent un discours anti-marchandisation tout en revendiquant le terme «biens communs informationnels» alors que seulement la marchandisation combinée avec le partage, mariage possible uniquement sur Internet pourait en justifier l’usage.

Nous assistons à une montée en puissance d’une idéologie politique autour des communs, comme solutions possible aux maux du capitalisme et du communisme (voir les écris de Valérie Peugeot sur ce sujet), mais il y a une extrapolation des communs matériels vers les communs immatériels et inversement, sans fondement scientifique car les deux mondes sont régis par des lois physiques différentes, la notion de prix n’est pas la même. Le partage marchand a montré que l’on peut éviter toute activité spéculative sur des biens immatériels, sans pour autant renoncer à la vente directe, décentralisée et efficace. La responsabilité de cette action politique est d’autant plus importante et plus grave que cette idéologie prône – involontairement ou pas – un refus de croissance dans le numérique, donc élimine a-priori un potentiel de création d’emploi et aussi une source de revenu fiscal pour les États. Ce nouveau marché, basé uniquement sur la création artistique, ne prend rien aux ressources naturelles et donc respecte parfaitement les idéaux du commerce équitable, respectueuse de la nature. On peut même envisager que l’augmentation de la rentabilité (par l’automatisation) et la finitude des ressources naturelles donne à cette économie de l’Art dans l’ère numérique la seul chance de salut pour fournir une activité épanouissante aux citoyens et pour préserver leur niveau de vie.

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2 réflexions au sujet de « La contradiction des biens communs informationnels »

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