L’avenir du progrès

J’ai fait mes études d’ingénieur dans une école française au joli nom d’Arts&Métiers. Ce nom faisait historiquement référence au savoir faire de l’artisan, le concepteur d’objets, de machines et d’ouvrages pour lesquels il était requis au XIXe et XXe siècle une part importante d’imagination artistique. Le progrès résultait d’une alchimie entre invention humaine et exploitation de techniques scientifique. A la fin du XXe siècle, quand je faisais mes études, la rationalisation, l’optimisation des processus de conception et de fabrication insistait beaucoup plus sur le « Métier » de l’ingénieur que sur son « Art ». La sélection, fortement basée sur les maths n’était absolument pas ouverte à la pratique artistique, et au regard de ma nullité artistique, elle lui tournait vraiment le dos ! Ce n’était donc que par tradition (Trad’s!) que les mots ‘Arts’ et ‘Métiers’ restaient associés…un semblant de conservatisme opposé au progrès penseront certains.

Facade ENSAM

En ce début du XXIe siècle, avec la présence mondialisée et omnipotente de l’Internet, j’ai le sentiment que le progrès passera plus par l’Art que par le Métier. En effet, nous voyons arriver une double saturation d’une part des moyens d’optimisation de la rentabilité du travail par l’automatisation; les robots fabriquant de plus en plus nos biens de consommation et d’autre part une limitation des ressources naturelles, pétrole en particulier. Bien entendu, il faudra encore longtemps des ingénieurs pour concevoir les robots et nous trouvons chaque jours de nouvelles idées pour défendre la soutenabilité de l’économie, et donc mieux gérer les dernières réserves de la Nature. La solution n’est pas dans la financiarisation de l’économie, sauf pour une très petite minorité d’intérêts privés.

Quand les besoins de base (nourriture, habillement, logement,…) sont tant bien que mal satisfaits pour une part grandissante de la population, chacun peut légitimement prétendre et participer à une activité sociale qui lui donne du sens et l’épanouisse. Je prétends que cette principale activité professionnelle sera la pratique d’un art sur support numérique; sur l’Internet. Pourquoi ?

L’Art est une tentative de dialogue entre un humain et l’Humanité. Avant Internet, cet objectif n’était jamais atteignable ou seulement pour une très faible minorité de personnes (les stars). Avant l’ère industrielle, prédominait l’artisanat qui contraignait les artistes à diffuser très localement leur œuvres qui de plus étaient matérielles, donc ne pouvaient se vendre qu’une seule fois (l’artiste était aussi dépossédé de l’original). La fabrication en série à permis de toucher un public bien plus large et d’abaisser sensiblement les coûts marginaux, sans les rendre vraiment nuls si bien qu’il fallait s’entourer de nombreux intermédiaires (transport, publicité,…), qui touchaient leurs commissions sans pour autant apporter de contribution artistique. Ces intermédiaires, utilisant une certaine rareté de l’information ont pu développer la spéculation. L’autre piste était d’éviter la série pour jouer la carte du marché du luxe, mais ce n’est pas sans contrepartie; le public élitiste est volontairement restreint et les soient disant « amateurs d’art » y trouvent surtout un bon placement financier. Or avec le Net et surtout avec la possibilité de créer des œuvres à coût marginal vraiment nul, le public potentiel est automatiquement la Terre entière et si l’artiste s’y prend bien, il peut évincer tous les intermédiaires non contributeur. De l’Antiquité jusqu’au XXe siècle, l’artiste n’a été payé que par la générosité ou par l’industrie culturelle, avec toutes les inégalités, les injustices et les abus que l’on connaît. C’est implicitement comme si la société refusait de donner le terme de « métiers » aux activités de la très grande majorité des artistes; seuls la minorité des stars pouvant y passer un temps complet. Le soutien de l’État a joué un rôle, mais à aussi généré des frustrations et des inégalités de traitement entre les artistes, qui ne souhaitent pas tomber dans des systèmes de sélection par des pairs, comme les chercheurs ou les enseignants.

Ajoutons à cela que l’utilité de l’Art n’est jamais évidente ni directe à évaluer et que sa pratique peut être source de plaisir…pour que l’opinion public ne veuille pas qualifier la pratique artistique de travail, impliquant une pénibilité, une souffrance.

Avec le Partage Marchand (voir les nombreux posts et papiers sur le sujet), il est possible de rémunérer directement, donc sans passer par les aléas d’un pouvoir central (cf Contribution Créative), convenablement (l’éviction des intermédiaires y contribue) et sans abus (la limitation au revenu escompté assure qu’à terme les acheteurs sont remboursés de leur achat s’ils sont nombreux). L’Art s’approche enfin de son idéal car le créateur dispose de tous les instruments de création sans recourir à d’énormes capitaux/entreprises et il peut toucher les internautes du monde entier instantanément, mais aussi dans la durée car Internet sait établir des liens dans le temps, pour suivre l’évolution d’une œuvre (ce qui fait aussi l’intérêt du crowdfunding mais existe aussi dans le PM). Internet donne enfin une chance à un artiste de « travailler » à temps complet sur son art, à condition que la qualité de ses œuvres soit reconnue par le peuple pour déclencher un nombre conséquent d’achats…le même peuple est le seul juge et détermine la rémunération, dans un processus démocratique (tout le monde paye le même montant). Il est important de noter que passé la fourniture d’accès à l’Internet, les artistes du monde entier sont sur un pied d’égalité. Leurs qualités humaines priment sur leurs capitaux ou leur pouvoir politique. On assiste à un retour à une forme d’artisanat, les acteurs sont des auto-entrepreneurs collaborant sur le Net, sans les contraintes de localité qu’imposait le commerce de bien matériels. On s’éloigne aussi du modèle industriel qui imposait des fusions d’entreprises pour augmenter les marges par simple effet d’échelle.

Donc se développe un « marché de l’Art sur Internet », sans spéculation possible, sans intervention excessive de l’État, marché qui n’est absolument pas prédateur de la Nature, et qui possède le double effet d’occuper sainement les loisirs de la population (il faut aussi des jeux, du sexe et du sport!) tout en fournissant un métier rémunérateur à un ensemble pouvant être très grand de la population active, celle qui est moins impliquée dans l’amélioration de la rentabilité économique.

Il doit bien y avoir une limite à ce beau système ? Certes, il y a le temps d’attention de chacun consacré à la consommation d’une œuvre, mais en revanche, il n’y a pas de limite à la valeur partagée d’une œuvre, seulement le pouvoir d’achat des ménages. Un système économique peut très bien être à l’équilibre avec une tomate cerise correspondant à la valeur d’un film de grande production, ou-bien cent kilos de tomates correspondant à la valeur d’un petit post d’un écrivain sur son blog. L’immatériel n’a aucune limite à sa valorisation économique si le partage respecte des principes démocratiques (revente impossible) et une loi de l’offre et de la demande adaptée aux biens immatériels.

Au lieux de se limiter à proposer des adaptations écologiques à l’exploitation inexorable des ressources naturelles, le PM propose une vrai définition du commerce de biens immatériels, et donc une nouvelle source de progrès. C’est presque une chance qui s’offre à nous au moment où les politiques et les économistes se regardent désenchantés face à une crise qui semble leur échapper.

Quels sont les obstacles qui se présentent devant ce progrès ?

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la technique ne me semble pas être un gros obstacle. Il reste des détails à gérer mais les grosses briques, le protocole P2P, la crypto, l’authentification sur smartphone, la conversion de la monnaie,…sont établis.

Il reste un obstacle politique qui est la « demande de légalisation du partage non marchand« , et je prends cette demande très au sérieux car les pressions actuelles sont fortes et surtout, toute expérience de ce type serait irréversible à court terme…il faudrait bien 50 ans pour convaincre le peuple de revenir à un système marchand après avoir goutté au partage gratuit légalisé et inconditionnel des œuvres culturelles. Bizarrement, je suis moins inquiet vis à vis du Droit d’Auteur, car malgré les dégâts qu’il fait à la Culture en général, il s’autodétruit petit à petit et se cantonne aux biens matériels.

Merci d’avance pour me faire part de votre avis sur cette vision du progrès, je ne prétends pas détenir l’unique solution, mais comme elle est très positive, peut être naïve, j’aimerais la proposer à votre critique.

NB. Ce post fait suite aux travaux de l’Institut Diderot sur L’avenir du progrès, animé en 2011 par Paul Jorion.

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