Ostrom & communs informationnels

Il est parfois surprenant mais assez éclaircissant d’aller plus en détail dans certaines présentations économiques pour montrer que les moyens avancés sont contraires aux objectifs affichés. Si le processus analysé est volontaire, nous dirons que le discours verse alors dans le populisme et s’il n’est pas volontaire, le raisonnement souffre d’un manque de rigueur scientifique.

Partons du récent billet du Calimaq sur « Les deux économies de la connaissance ».

By US Embassy Sweden (Flickr: Nobel Laureate Elinor Ostrom (Economics)) [CC-BY-2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.0)%5D, via Wikimedia Commons

La vidéo de Lionel Maurel reste très générale, mais il justifie son raisonnement par la référence aux travaux d’ Elinor Ostrom sur les communs. Il y a une petite erreur à parler de prix Nobel d’économie, car c’est en fait une extension par la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, mais le citoyen retiendra que c’est une chercheuse sérieuse, méritante et renommée, qui a développé une « Théorie des biens communs », bien que sur le plan mathématique, l’axiomatisation et les théorèmes découverts soient légèrement absents pour former une véritable théorie! Contrairement à ce qui est annoncé par Calimaq, la contribution d’Elinor Ostrom sur les biens communs informationnels se limite à un seul article introductif d’une dizaine de pages; « Introduction: An Overview of the Knowledge Commons« , publié en 2007 avec comme co-auteur Charlotte Hess. L’ouvrage en question « Understanding Knowledge as a Commons » est un regroupement de contributions individuelles d’autres chercheurs. (On remarque à cette occasion que très souvent, les ouvrages collectifs sont loin de présenter la qualité et originalité d’ouvrages individuels…comme si le chercheur puisait bien dans la communauté mais se retrouvait bien seul dans la construction d’une réelle avancée.) Or l’article en question ne contient aucune contribution significative en faisant le constat un peu rapide d’une extension possible des principes des biens communs et de leur gouvernance au type particulier des biens communs informationnels, que l’on trouve principalement sur l’Internet. Il y a l’idée que la « non rivalité » de ce type de biens rendrait l’applicabilité de la gouvernance des biens communs encore plus facile et encore plus naturelle. Il devient assez courant de s’appuyer sur l’existence et l’histoire du Logiciel Libre et de l’encyclopédie partagée Wikipedia, pour souhaiter et revendiquer une extrapolation de ce modèle économique à toute l’économie de la connaissance, qui était le sujet de ce séminaire.

Les biens communs informationnels n’ont pas encore une définition claire et rigoureuse et ils s’apparentent tantôt à des biens publics, tantôt à des biens de club, pour finalement être synonyme de bien immatériel, parfois nommé « bien numérique ». S’il est une caractéristique défendue par les «commonistes», c’est sûrement la gratuité des biens communs informationnels. En effet, trois arguments penchent en faveur de cette gratuité:

  1. l’inéluctabilité de la copie numérique à coût nul, agissant comme une loi naturelle, impossible à limiter légalement, toute répression étant inefficace,
  2. l’extrapolation au monde numérique du principe connu dans le monde physique de fixation du prix proportionnellement au coût marginal, nul pour un bien immatériel, donc impliquant un prix nul,
  3. la volonté d’empêcher toute forme d’enclosure sur les biens communs, et donc le refus d’un prix non nul, qui restreint de fait l’accès seulement à ceux qui peuvent payer.

Précisons que la gratuité peut être une arme marketing redoutable
(cf Gratuit d’Olivier Bomsel) et elle est souvent compensée (cf « Free ! » de Chris Anderson) pour cacher des pratiques en fin de compte peu démocratiques. Nous distinguons les biens immatériels résultats de travaux de recherche ou supports éducatif qui devrait incontestablement être gratuits et partagés sans restriction car leurs auteurs sont déjà rémunérés et les œuvres culturelle dont leurs auteurs ne peuvent pas équitablement être rémunérés au forfait.

Autant, pour les biens communs naturels (non informationnels), la gratuité n’est pas requise ni désirée par les «commonistes», autant pour les biens informationnels, elle semble prévaloir pour démontrer la non adaptation du modèle basé sur le Droit d’Auteur à l’ère numérique. Le raisonnement prouverait le bienfait d’une généralisation des œuvres sous licence Créative Commons et de la nécessité de financer la création par une multitude de sources mélangeant l’État (contribution créative), le don (crowdfunding), le revenu de base, et la vente de performances (spectacles) et de biens matériels associés.

Nulle part il n’est mentionné la possibilité de recourir au Partage Marchand. Il est vrai que ce modèle économique est encore récent et son application à large échelle n’a pas été démontrée, mais il implique de revenir sur cette implicite gratuité des biens du Net dans l’optique de maintenir des principes démocratiques. Il se trouve que ce système a d’énormes avantages économiques et écologiques au point que nous avançons ici que la position défendue actuellement par les «commonistes» s’avère être anti-écologique.

Face aux trois arguments de la gratuité, on peut opposer que:

  • La copie est facile en numérique mais il est aussi facile de créer et maintenir des liens numériques. Ainsi, dans le cercle d’un partage de fichiers en P2P, il n’y a rien qui justifie que l’on se coupe de l’auteur ou des auteurs, si ce n’est pour leur prendre gratuitement leur création sans leur avis. Au contraire, le partage marchand est lui respectueux de l’auteur.
  • La pratique de la fixation des prix proportionnellement au coût marginal n’est applicable que dans le monde physique. La règle devrait plutôt être que le revenu soit proportionnel au coût total de production. Or justement, le coût marginal nul des biens numériques agit comme un circuit oscillant sans résistance et peut conduire à l’emballement, c’est à dire à des revenus quasiment infinis pour une très faible minorité (les stars), avec une industrie culturelle qui force à la concentration au détriment de la diversité. Résultats: les internautes ne voulant pas être pris pour de simples consommateurs passifs sans exigence, se tournent, par revanche, vers le piratage des œuvres culturelles. Le partage marchand impose lui un revenu escompté, donc une borne totalement transparente ainsi qu’un prix unitaire qui tend vers zéro pour tous les acheteurs du même bien. On rétablit l’équité démocratique qui ne pouvait pas s’appliquer avec une notion de prix scalaire, et sans mécanisme de remboursement automatique, comme pour les biens matériels, toujours sujets à des attaques spéculatives.
  • Selon les principes des communs, une gouvernance locale et spécifique devrait s’établir pour tout bien. Dans le cas des biens informationnels, la gouvernance est au niveau d’Internet, soit le monde entier. Il n’y a encore actuellement aucune règle économique propre aux biens immatériels et donc s’affrontent comme au FarWest, deux économies, l’une classique du Droit d’Auteur qui désire étendre ses prérogatives au Net et de l’autre, une « non-économie » qui rejette toute marchandisation à la périphérie du Net. Quand se pose la question de la rémunération des auteurs, et si elle n’est pas posée, les «commonistes» se gardent bien de la soulever, elle mène inévitablement au débat de la légalisation du piratage et de l’hypothétique contribution créative. On se tourne alors vers des pratiques pré-historiques, à base de don, troc, et hypothétique bienveillance étatique. Une vraie gouvernance sur Internet serait d’offrir le moyen de vendre et acheter par le partage marchand toute œuvre culturelle immatérielle en se servant du Net comme portefeuille, banque et réservoir de biens.

Or, à soutenir des collectifs comme SavoirsCom1 ou LaQuadratureDuNet sous l’idée tout à fait unanime de partage gratuit de la connaissance entre les peuples, d’une demande de légalisation du partage non marchand revient à nier l’existence d’une marchandisation démocratique des biens immatériels, même si la spéculation, le véritable fléau du capitalisme, n’est pas applicable au Numérique! Le plus important dans le Partage Marchand est qu’il crée un tout nouveau marché, non spéculatif, sans puiser dans les ressources de la Nature, créateur d’emplois et générateur de croissance…presque trop beau pour être vrai, mais je ne trouve aucune faille au système. On peut contester le montant du gain de croissance car il n’y a pas de limite supérieure. Une société complètement robotisée et qui n’abuserait pas de la Nature pourrait avoir dans l’immense majorité une activité et une élévation du niveau de vie provenant de la création/consommation de biens immatériels culturels. La post-industrialisation serait culturelle. On peut avoir une position très prudente et se dire que cela ne coûte presque rien d’essayer. Cela coûte cependant d’abandonner la demande de légalisation du partage non marchand, demande qui sur le plan politique est principalement portée précisément par la communauté des «commonistes». Le plus surprenant est que cette communauté est soutenue par les mouvements écologiques et environnementaux les plus durs. L’analyse de Valérie Peugeot est édifiante sur ce mouvement qui se politise.

Sans le Partage Marchand, les créateurs professionnels de biens immatériels sont amenés à disparaître, alors même qu’ils pourraient devenir une majorité. En interdisant toute marchandisation sur le Net, on encourage le troc et le don bien qu’ils n’apportent pas d’équité, activent les tensions entre personnes et masquent la réalité que les artistes ont besoin d’argent pour vivre comme tout autre citoyen. Si nous pouvons faire autrement, pourquoi devrions nous maintenir les artistes dans une précarité sous prétexte qu’historiquement, cela a été leur condition depuis l’Antiquité ? La qualité et la quantité des œuvres culturelles sont directement liées à la condition de vie à l’ère numérique des créateurs artistiques. Derrière tout cela, et même si ce n’est pas évaluable, il y a en jeu toute la cohérence et la paix de sociétés (ajoutons du sport et du sexe pour calmer les moins férus de culture). C’est donc une question grave et le fait de la biaiser par un éloge du partage gratuit sur le Net en fait une profonde marque d’irresponsabilité. J’insiste sur le fait que dans un premier discours, les «commonistes» ne présentent jamais directement la gratuité et encore moins de piratage, il faut creuser pour qu’ils apparaissent.

Le partage marchand est pour résumer notre solution plus ‘salutaire’ pour éviter de trop puiser sur dame Nature. Il implique une évolution du Net, et son plus grand adversaire est donc ce mouvement qui s’organise au niveau politique et idéologique pour promouvoir les biens communs informationnels gratuits. En extrapolant les biens communs naturels aux biens immatériels et en prétendant utiliser les travaux d’Elinor Ostrom comme référentiel scientifique, les «commonistes» sont les plus ardents défenseurs d’un capitalisme classique, aux mains des spéculateurs, du marketing industriel, pour ne laisser sur le Net qu’un espace gratuit et amateur où chacun peu cueillir à souhait. Soit ils soutiennent une décroissance généralisée pour préserver les ressources naturelles au détriment de notre niveau de vie actuel, soit ils misent sur une croissance continue mais doivent ravaler leurs prétentions écologiques.

Par simple effet de vase communiquant, en proposant de nouveaux emplois purement immatériels et une croissance qui ne prélève rien sur la Nature, le Partage Marchand contribue au développement durable. Inversement, imposer de fait la gratuité sur Internet oblige à poursuivre la recherche de croissance sur des ressources physiques. Même si l’exploitation est mieux gérée, on n’obtiendra jamais la performance d’un nouvel espace de progrès, par le partage marchand des biens culturels au niveau planétaire. Je pourrais aussi évoquer la facilité de paiement (gratuit, sécurisé, embarqué dans le protocole du Net) directement entre personnes par exemple entre l’Europe et l’Afrique, sans utiliser le moindre intermédiaire financier, ce qui contribue à aider les pays émergents.

Avoir une ambition écologique et de développement durable passe selon moi par l’utilisation moderne et décentralisée de l’Internet pour développer le Partage Marchand. Je n’irai pas jusqu’à prétendre qu’Elinor Ostrom est une économiste « de droite », mais l’extension qu’on lui prête sur les biens communs informationnels la classerait plutôt dans les adversaires politiques de l’économie écologique soutenable et équitable. Cette conclusion est surprenante quand on sait qu’elle a travaillé principalement sur la gestion de ressources naturelles comme les pêcheries ou l’irrigation. Pour ma part, je pense que c’est un abus des «commonistes» à vouloir globaliser et généraliser, mais qu’Elinor Ostrom n’a pas vraiment cherché à percer les mystères de l’Internet et les conséquences de ses recherches sur les biens immatériels.

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