Art 2.0 Internet au secours de l’Art

Cela ressemble à un sujet de philo du bac, et comme j’ai abandonné l’étude de la philosophie en Terminale, pour des études scientifiques (Doctorat en Informatique), je pars en très mauvaise position, au mieux comme un candide, pour espérer apporter une réelle contribution à la problématique de l’Art1. Cependant, je m’intéresse à l’Internet et à son modèle économique. Quel rapport avec l’Art me direz vous ?

By Leonardo da Vinci [Public domain], via Wikimedia Commons

L’Art est une activité sociale purement humaine, d’un créateur (souvent individuel) d’une œuvre pour la mettre à disposition du plus grand nombre, afin d’émouvoir, de surprendre, de plaire, de stimuler l’intellect des concitoyens, accessoirement de les détourner de projets belliqueux. Cette activité millénaire et naturelle, est complémentaire de la pratique du sport et du sexe. Elle a vu l’arrivée très récente de l’Internet, un énorme disque dur pouvant mémoriser un nombre quasi illimité de connaissances et de créations de l’esprit et les rendre accessible instantanément, n’importe où sur Terre, à n’importe qui. La dématérialisation a permis de réaliser des œuvres à coût marginal nul si bien que plus aucune ressource financière n’est requise à l’artiste pour diffuser et publier ses travaux. Créer des œuvres sans les partager serait contre-nature et Internet satisfait donc le besoin fondamental de l’Art à toucher un maximum de personnes.  De plus, Internet permet et permettra de plus en plus que l’artiste ne se dépossède jamais de sa création originale (penser à une sculpture ou un tableau par exemple), tout en permettant avec les progrès du numérique, de disposer de fichiers copies sur Internet pour reproduire l’œuvre en impression 3D, chez soi ou dans un musée local. Mais Internet pose aussi un très gros problème à l’Art. Il ne lui donne a priori pas de solution de financement tout en rendant obsolète certaines anciennes sources de financement. Explications:

Avant l’ère industrielle, l’artiste était rémunéré au bon vouloir du peuple et surtout des seigneurs, ceux qui avaient l’argent, et la diffusion des œuvres restait très limitée. La société ne donnait pas aux artistes une condition de vie très favorable,… pour la plupart.

Pendant l’ère industrielle, encore présente aujourd’hui, mais avant Internet, des intermédiaires se sont proposés pour diffuser beaucoup plus largement la Culture et donc les œuvres d’art, avec des moyens importants de production industrielle. Pour augmenter leur marges, et réduire les coûts marginaux, ces industries culturelles ont fusionné et deviennent complètement déshumanisées. Le contrat est alors le suivant : L’industrie transforme l’œuvre en un bien marchand  pour le vendre au plus grand nombre, se rétribue et rétribue les artistes, sortant ces derniers de la précarité dans laquelle ils étaient condamnés. Ce changement n’est pas sans conséquences; les citoyens sont éloignés des artistes et ne voient que des multinationales, des marques, des magasins. L’accès aux œuvres est payant, ce qui peut créer des discriminations selon les revenus des ménages (le budget culturel passant après ceux de première nécessité) et augmenter les inégalités, biaiser le travail de l’école… L’Art a dû se plier aux caprices du Luxe, justifier la spéculation sur le marché des « amateurs d’art » ou inversement suivre les canons de l' »undertainment » par pur objectif de maximisation commerciale et financière. Ce petit jeu capitalistique dispose néanmoins en interne de quelques mécanismes de régulation;

  • Si une œuvre est mise trop chère à la vente, elle ne se vendra pas beaucoup, donc les prix sont tirés vers le bas pour toucher plus de clients.
  • S’il y a trop de publicité ou d’agressivité marketing autour et dans le support de l’œuvre, les citoyens risquent de se détourner vers des supports sans aucune publicité. Par exemple, on peut penser que la publicité sur DVD a accéléré la chute de ce support  face à des téléchargements gratuits et sans pub.
  • L’utilisation de DRM s’est vite montré contre-productive car passée une seule mauvaise expérience de mauvaise lecture, le citoyen se tourne alors vers le piratage.

Ajoutons à cela qu’il a fallu arbitrer les revenus entre les intermédiaires (éditeurs) et les créateurs (auteurs). L’ère industrielle a dû construire un corpus légal; le Droit d’Auteur pour assurer une meilleure rétribution aux auteurs, par rapport à la situation précédente, mais les puissants intermédiaires exploitent au maximum le filon, justifiant qu’ils sont investisseurs, assureurs et mécènes.

Dans la logique industrielle, les artistes sont incités à créer des œuvres d’art demandant des investissements de plus en plus grands (Cinéma Hollywoodien). Ces industries favorisent aussi la concentration sur une minorité d’œuvres pour optimiser leurs gains, allant à l’encontre de l’objectif de diversité culturelle, inhérent à l’Art. Le citoyen est prolétarisé (voir définition de B. Stiegler), alors même que la culture devrait lui épanouir son esprit critique. Les plus vicieux diront que l’abrutissement de la masse par l’industrie culturelle permet à une élite de profiter à bas coût des œuvres les plus enrichissantes. C’est aussi l’industrie culturelle qui lute contre les effets de la longue traîne de l’Internet.

On voit donc que le chantage monté de toute pièce par l’industrie culturelle n’est pas neutre pour l’avenir, mais si la société à suivi ce modèle, c’est bien que les gains étaient supérieurs aux concessions. En effet, on a trouvé de cette manière un autre moyen de financement des artistes que « la manche » et on donne la possibilité au peuple d’accéder à une quantité toujours plus grande d’œuvres d’Art. Il faut bien voir que malgré les dérives dénoncées à juste titre par Calimaq et autres collectifs, l’industrie culturelle est un système relativement autonome économiquement, même si elle entretient les inégalités. Elle ne puise pas de façon exagérée (quoi que!) dans les finances publiques et subit de plein fouet ses propres excès (Pub, DRM). Dans ce contexte et avec l’arrivée d’Internet, la question à se poser est:

Le Net peut-il proposer un meilleur système que l’industrie culturelle pour servir l’Art ?

Ma réponse est oui, à condition de ne pas jouer les parasites.

By George Chernilevsky [Public domain]

Il est facile en effet de vanter les mérites du partage sur des biens cédés gratuitement par leurs auteurs. Mais il n’y a pas de secret, une œuvre d’Art est toujours le fruit d’un travail, du temps, peut être de la sueur et du plaisir, et agrémenté de génie. Tout travail ne mène certainement pas à une œuvre d’art, mais une œuvre d’art est toujours le résultat d’un travail qui mérite salaire. Donc quand un bien immatériel est proposé gratuitement sur Internet, c’est bien souvent qu’il n’a pas la valeur d’une œuvre d’art. La rédaction d’un Tweet ou un mur Facebook font partie de pratiques culturelles, mais ne sont pas à élever au rang de l’Art, non pas par conservatisme ou par snobisme, mais simplement que ces objets ne sont pas le fruit de travaux humains importants. Quand Madame Michou dit à son voisin (dans le monde réel ou sur le Net) «…fait pas chaud aujourd’hui !», c’est la preuve d’un lien social qui nous distingue des animaux, mais cette réplique est-elle à conserver, à tracer, à dater, à protéger, à financer, à diffuser comme une œuvre d’Art participant à la Culture et au progrès d’un peuple ? Pour un bien immatériel de réelle valeur sur le Net, la gratuité doit être compensée (voir Free! de Chris Anderson). Or que constate t-on avec le partage non marchand en P2P, dont les collectifs SavoirCom1 et LQDN demandent la légalisation ? La très grande majorité des biens sont sous protection explicite de Droit d’Auteur. Les « pirates » ne partagent pas les répliques de Madame Michou, bien qu’ils le puissent légalement. Ils « cueillent » sans demander l’avis des auteurs leurs œuvres et les diffusent sur le Net. C’est donc une parfaite activité de parasite (même s’ils n’en tirent pas de profit commercial !). Ils puisent sur une « bête » qui se nourrit par ailleurs, mais si on vient à encourager le parasitage, en le rendant légal, alors c’est la bête elle même qui risque de mourir. Le parasite, tout penaud ! dira mais trop tard, qu’il ne voulait pas faire de mal ! Donc contrairement à l’industrie culturelle qui reste autonome, l’Internet gratuit reste un modèle économique de type « parasite », donc non autonome, qui a besoin de ces mêmes anciennes ressources qu’il fustige pour se développer, et qu’il épuise inexorablement. Devant les citoyens, les défenseurs du partage non marchand évitent de trop favoriser le piratage ou le font au second degré en se faisant passer pour des martyrs de l’industrie culturelle qui est soutenue par le vilain système capitaliste. Il est amusant de voir qu’ils font la promotion des multiples micro modèles économiques dont la somme ne compense en rien la perte générée par la gratuité. On en arrive à vanter le Don, (crowdfunding) une sorte de « manche numérique » et donc de revenir au système de financement de l’ère pré-industrielle. Dans quelques années, quand l’e-book deviendra la norme et que les livres papier ne se vendront qu’aux collectionneurs, un auteur pourra t-il vivre de festivals du Livre (Un auteur de chez Gallimard m’a dit gagner 150€ par participation de 3 jours)…pas vraiment de quoi vivre. Demander un revenu de base est une bonne chose mais cela s’applique à chacun, artiste ou pas. Ne rien demander de plus est un signe que la société considère ses artistes comme des résidus, payés au minimum. C’est pourtant ce que prépare les « commonistes » sous les beaux discours de partage. Nous ne parlons pas de la Contribution Créative qui fera l’objet d’un autre billet, mais signalons simplement que malgré son utopie, si elle devait être adoptée comme l’a été le communisme en son temps en Russie, alors elle générerait des inégalités, des héritiers auto-promus et une corruption qui n’auraient rien à envier à la Russie d’aujourd’hui. Peut être sommes nous en présence d’une « intelligencia » qui prépare sa révolution, mais dont les artistes seront les derniers servis ?

Donc il n’y a pas de solution, les œuvres d’Art doivent rester hors du Net, malgré la facilité de diffusion qu’offre ce média et nous sommes condamnés à utiliser l’Internet pour s’échanger des messages et des biens communs immatériels sans grande valeur artistique !…chacun reste sur son domaine.

Déjà, dans le domaine de la connaissance, tous les travaux de recherche et tous les support éducatifs devraient inconditionnellement être disponibles sur le Net, gratuitement, car leurs auteurs sont financés par des institutions publiques ou privées. Le partage non marchand de la recherche a tout son sens…il ne devrait jamais poser problème, mais comme il y a amalgame chez les «commonistes» avec les biens culturels, il devient parfois difficile de demander la gratuité. Le comble étant quand les chercheurs dans le domaine des sciences sociales, étudiant les biens communs informationnels et favorables à la légalisation du partage non marchand, font obstruction à donner gratuitement le PDF de leur ouvrages de recherche…sous prétexte de contrat avec leur éditeur qui peut être eux même !

Pour les biens culturels, il est impossible de rétribuer leurs auteurs forfaitairement sur la base d’évaluation par les pairs comme pour la Recherche, car aucun institut du « beau » ne peut décréter que tel artiste devra toucher plus que tel autre. Le peuple est et reste souverain dans le jugement du l’Art, et nous n’avons pas trouvé de meilleur moyen que l’acte d’achat direct des œuvres numériques (même le j’aime/j’aime pas est biaisé).

On ne peut trouver aucune solution si l’on présuppose que la marchandisation d’un bien numérique ne peut se faire que par les règles de l’industrie culturelles (Droit d’Auteur, Domaine Public,..) et que l’on ne peut échapper aux dérives du capitalisme (finance pour la finance, spéculation, star-system, marketing, inégalités…). Certains ne veulent même pas entendre parler de marchandisation, même si la notion de prix est différente et si la spéculation est impossible.

Or le Partage Marchand (PM) montre et montrera s’il n’est pas empêché par une légalisation du partage non marchand qu’Internet peut financer l’Art de façon autonome, sans recourir au gratuit et sans parasitage de l’industrie culturelle, sans demander au artistes de faire la manche, mais sans les asservir à des multinationales (ils seraient auto-entrepreneurs), sans les travestir en commerciaux, en les rétribuant mieux, en rétablissant le contact avec leur public (sans intermédiaire), et en profitant d’une diffusion maximale sur Internet. Un bien partagé par le PM devient gratuit quand l’auteur a touché le revenu escompté et donc se diffuse aisément.

Le plus important est que le PM respecte des principes démocratiques d’équité des prix, de transparence, de limite de revenu, et de liberté de l’auteur. Alors que le partage non marchand agit en parasite pour peut-être anéantir une industrie culturelle qui fonctionnait tant bien que mal, pour nous retrouver avant l’ère industrielle en terme de progrès culturel, le Partage Marchand propose pour la première fois dans l’Histoire un modèle économique démocratique, autonome, créant plus de richesse qu’il n’en consomme, sans vraiment inquiéter l’Industrie Culturelle qui succombera d’une belle mort avec la montée du numérique.

Mais pour que le PM puisse sauver l’Art et lui donne une nouvelle peau (2.0), il ne faut pas tomber dans le discours populiste de Calimaq et compagnie surtout quand il invoque la « Droit d’Auteur et corruption de la démocratie« …à vous de choisir.

1J’ai eu 18/20 en philo au bac, mais bon, c’était il y a longtemps !

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