La bibliothèque numérique n’existe pas !

Hervé Le Crosnier, pose la question dans ce cours, de savoir si :

«La bibliothèque ne serait-elle pas le modèle de l’économie du Web ?»

Depuis des siècles, la bibliothèque classique joue un rôle social et économique indéniable sans aucunement faire ombrage à la vente de livres en librairie, bien au contraire. C’est une opération gagnante pour tous, pour la société, pour les individus lecteurs, mais aussi pour les auteurs à qui elle offre une vitrine gratuite et fréquentée pour les livres nouvellement créés.

Il y a un petit rapport de force entre les pouvoirs publics et les éditeurs pour savoir si une bibliothèque doit acquérir sur fond public un exemplaire du même ouvrage vendu en librairie pour un prix nul, pour une fois, pour deux fois, ou bien pour n fois son prix public. Quelque soit ce choix (politique), l’intérêt universel est préservé. Même à l’ère de l’Internet, il est bénéfique de gérer, de maintenir, de conserver des bibliothèques contenant des livres papier. Bibliothécaires et libraires/auteurs œuvrent dans le même sens.

Le seul petit reproche que l’on peut leur faire à ces institutions est lié à la nature même de l’objet matériel;  « le livre ». C’est un bien rival, et donc tout emprunt bloque un autre lecteur potentiel, et le bibliothécaire doit trouver les bonnes règles pour maximiser le nombre de lectures (conditions hors site ou sur place, temps de prêt, nombre d’exemplaires) pour le même ouvrage et pour respecter une équité citoyenne.

Maintenant, en 2014, la présence d’Internet ne fait que s’affirmer. Ce réseau a la capacité de stoker bien plus d’ouvrages qu’un bibliothécaire se saurait en rêver, avec un coût nul qui intéresse inévitablement l’administration et enfin libère de la contrainte de rivalité; le même ouvrage peut être consulté par plusieurs personnes au même moment.

Il est donc normal que présenté sous cet angle, le Web apparaisse comme la bibliothèque universelle idéale et il n’y a qu’un petit pas pour décréter que les biens immatériels culturels du Web doivent être accessibles gratuitement, à l’image du prêt en bibliothèque.

Ceux qui oseraient dire que la disponibilité gratuite sur le Net d’ouvrages est une concurrence déloyale à la vente de livres numériques sont renvoyés à l’exemple de la cohabitation complémentaire parfaite entre librairie et bibliothèque classique. Pourquoi le passage au numérique changerait-il ce bel équilibre ?

Une démarche scientifique visant à extrapoler au numérique le concept de bibliothèque devra analyser tous les conséquences, en particulier les conséquences économiques. Rappelons qu’il n’y a pas concurrence entre librairie et bibliothèque classique pour deux raisons:

  • bien que le prêt soit gratuit, un lecteur doit restituer le livre prêté en bibliothèque et donc se déplacer plusieurs fois pour rendre ou pour éventuellement relire le même ouvrage. Après un achat en librairie, l’ouvrage est la propriété exclusive du lecteur, disponible immédiatement, sans contrainte de temps ni obligation de revenir en magasin,
  • un livre est un objet matériel dont la possession peut constituer un plaisir/besoin. On peut offrir un livre, le prêter, le donner, le revendre. Acheté neuf, en bon état, il peut être conservé avec beaucoup plus de soins qu’en bibliothèque.

Le même texte sur le même support obéit donc à deux logiques complémentaire de la pratique culturelle de lecture. En revanche, si le même texte numérique est disponible en partage non marchand (gratuitement, et supposé légalisé), et sur le site d’un éditeur pour un coût non nul, à une distante égale en nombre de clics de souris, il est normal et logique que l’internaute télécharge le fichiers gratuit. Les deux objets immatériels sont donc en concurrence directe et déloyale pour tout vendeur. Le gratuit gagne toujours. Donc le modèle économique de la vente directe ne peut subsister sur Internet que s’il n’est pas légalement autorisé le partage non marchand du même bien. Comme avec Internet, il n’y a pas de déplacement à prévoir, en librairie ou en bibliothèque, car l’opération de fait de chez soi, sur son canapé, et il n’y a pas de patrimoine matériel à constituer ou à sauvegarder, l’ouvrage sera toujours disponible sur le Net.

Donc extrapoler par le Web le modèle de partage gratuit des bibliothèques conduit à la perte économique de la vente de livres numériques. N’y a t-il donc pas de solutions ?

Écartons la solution de financement par la publicité. Le Net n’est pas la TV. C’est un peu la différence entre le conducteur et le passager d’une voiture. Regarder la télé, c’est être passager, passif et donc réceptif à tout message publicitaire. Lancer une recherche Google, c’est conduire, être actif, et donc dans un mode complètement insensible à la publicité. Adblock aide bien aussi. Certes, les moins critiques se feront attrapés par une publicité sur le Net à consommer les produits de l’industrie culturelle, mais tout ceux qui consultent la longue traîne, et donc le plus riche de la production artistique, navigueront sans subir de message publicitaire. Il est alors normal que le marketing publicitaire ne puisse pas financer toute la création artistique du Net.

Ce que nous proposons est simple mais relève néanmoins d’un changement profond de l’échange marchand tel que nous le connaissons depuis l’antiquité.

D’abord, il convient d’autoriser la diffusion gratuite sur le Net d’extraits ou-bien d’ouvrages entiers avec DRM. Le web est alors un outil de prescription, de promotion, avec certaines contraintes de temps ou de connexion, pour se différencier, artificiellement c’est vrai, de la vente réelle et ne pas lui faire ombrage.

Ensuite, un e-book doit pouvoir être mis à la vente sur le Net en respectant les principes du Partage Marchand. Bien évidement, aucun DRM n’est toléré, ni aucune publicité incluse dans le bien.

L’équivalent du couple bibliothèque/libraire du monde physique serait le Web, mais avec deux facettes; une version gratuite avec DRM faisant office de prêt de type bibliothèque et une version payante jusqu’au passage dans le domaine public, à l’image de la vente en librairie. Donc quand certains bibliothécaires lancent une campagne contre les DRM, ils s’opposent par conséquent aux libraires et aux auteurs en les privant d’un revenu mérité.

Ne soyons pas surpris que dans de telles conditions, la réponse des éditeurs soit de poser des DRM même sur les livres numériques portés à la vente, ce qui est proprement scandaleux.

Que doit faire la bibliothèque face à cette vague numérique ? Au risque de choquer certains, je dirais qu’elle ne doit rien faire. Ce n’est pas son rôle de diffuser sur le Net les versions avec DRM, l’éditeur peut s’en charger. Elle ne doit pas se transformer en banale salle d’accès au Net, même si elle doit bien entendu offrir des points d’accès autour des rayonnages de livres. Enfin, pourquoi constituerait-elle des répertoires numériques en accès restreint , un bien numérisé peut être mis sur le Net directement ? Elle ne doit pas non plus prêter des tablettes vite obsolètes et mal entretenues.

La bibliothèque doit selon moi se concentrer sur l’acquisition, la valorisation, la conservation de livres papier et rendre les lieux attrayants au public pour venir demander conseil aux professionnels sur place, se laisser guider par la sérendipité dans les rayonnages, vagabondage qui produit des résultats bien différents que Google, mais tout autant bénéfiques.

Je n’ai pas parlé de la nécessaire numérisation des livres anciens, qui reste une problématique d’archivage mais ne pose pas de problème de rémunération des auteurs.

Demander la légalisation du partage non marchand reviendrait à extrapoler au Net le modèle de partage de la bibliothèque, mais en même temps, romprait l’équilibre maintenu avec les libraires dans le monde physique. Une telle légalisation ne remplirait pas les objectifs sociaux et économiques que l’on a reconnu aux bibliothèques depuis des siècles.

Donc la bibliothèque numérique n’est pas le Web gratuit, elle n’existe pas, elle ne doit pas exister pour le bien de la démocratie !