Artisanat numérique

L’ère industrielle s’est développée au XIXe et XXe siècle sur la recherche de la meilleure rentabilité, obtenue en fusionnant des entreprises pour produire avec un coût marginal toujours plus faible et ainsi augmenter les marges. Ce processus s’est accompagné d’une intermédiation toujours plus grande, parce que les biens matériels exigent de nombreuses transformations et de longs transports. Comme l’économie ne partage pas l’information équitablement entre les acteurs, la spéculation a pu se développer ainsi que des inégalités inhérentes à la gestion de grands groupes industriels internationaux, en exploitant au passage, sans limites, les ressources naturelles de la Terre. La Culture a aussi subit la même transformation, dégageant assez de ressources pour rémunérer une minorité, qui par concentration produit un star système, mais en laissant de côté une majorité d’artistes.

Artisan Boulanger

Artisan Boulanger

Si on en était resté à l’ère purement artisanale, la société moderne n’aurait pas le confort de vie moyen actuel. Les artistes ont vécu de la générosité des seigneurs et du peuple et nombreux sont ceux qui pensent qu’il ne peut en être autrement, fustigeant l’industrie culturelle d’attirer l’attention du peuple vers quelques stars et ainsi d’appauvrir l’indispensable diversité culturelle qui devrait disperser ses effets éducatifs et libérateur pour chaque citoyen.

Internet apporte au XXIe siècle une évolution dont on ne mesure pas encore l’ampleur et le potentiel de création économique, de lien social et finalement de paix. Le simple fait que le fruit d’un travail puisse être valorisé dans un bien immatériel à un coût marginal vraiment nul change tout. Plus besoin de fusionner des moyens de production, le coût marginal ne peut pas baisser plus bas que zéro. Plus besoin de transports, de diverses transformations mécaniques, l’automatisation des ordinateurs du Net s’en charge. Un bien immatériel produit par un étudiant dans sa chambre à Toulouse est immédiatement disponible en Colombie et diffusé à tous les chinois sans que cela ne coûte rien de plus à cet étudiant. On devrait tous dire… Waouh !

La réaction traditionnelle face à cette magnifique opportunité prend généralement deux directions opposées, mais aucune des deux ne semble vraiment démocratique.

  • Les tenants du modèle industriel, sous justificatif d’un Droit d’Auteur défini bien avant l’arrivée d’Internet, entendent imposer au numérique les mêmes lois, en particulier fournir à la chaîne de production d’un bien culturel un revenu strictement proportionnel au nombre de consommateurs, même si cela produit des marges astronomiques. Comme un circuit RLC sans résistance (circuit RL) qui résonne jusqu’à l’explosion, le peuple répond aux abus de l’industrie culturelle en piratant au maximum les oeuvres. Chacun sait qu’un revenu potentiellement infini n’est pas humainement raisonnable, donc pourquoi les producteurs tireraient seuls les bénéfices des coûts marginaux nuls ?
  • les partisans des « communs », en réaction aux premiers et aux excès du capitalisme matériel partent de l’idéologie que tout bien immatériel doit être disponible gratuitement à tous sur le Net. Ils rêvent d’un modèle économique numérique basé sur le don pour rémunérer les créateurs. On peut facilement constater qu’une légalisation du partage non marchand empêcherait toute tentative de revenu tiré de la vente directe des oeuvres, car les sites gratuits seraient en concurrence déloyale par rapport à tout site payant.

Revenons un instant sur le don. Thierry Crouzet, dans son livre « L’alternative nomade » fait l’éloge du don. Son argument le plus fort à mon sens est qu’il est plus agréable de  « Voir puis payer éventuellement. » plutôt que  d’«  Acheter avant de voir. ».

Seulement, il est dans la nature humaine d’oublier de donner après avoir consommé, et peut-être encore plus caché derrière un ordinateur. Pensez-vous qu’une société qui demanderait de régler l’impôt par le don recevrait de grosses recettes ? Pourtant chaque citoyen sait que ce budget est nécessaire à l’Etat, aux services publics, et la très grande majorité sont d’honnêtes gens…

L’équité est totalement absente du don, car on ne sait pas combien donne son voisin, ni même si son don est suffisant pour le créateur ou au contraire trop généreux. Or l’artiste sait mieux que quiconque combien une oeuvre lui a coûté en travail, temps, et ressources, et ce qu’il peut ajouter en marge raisonnable. Pourquoi ne lui ferions-nous pas confiance ? Le don oblige le donateur potentiel à se poser beaucoup de questions embarrassantes, alors que justement l’acte d’achat résout ces questions et laisse l’esprit libre pour consommer, s’imprégner, expérimenter l’oeuvre, pas pour se « prendre la tête » avec le montant du don. Dans le doute, le donateur s’abstiendra de donner. Le don exige un lien fort avec un devoir moral, que l’on réserve à ses proches, amis, mais ce serait trop lourd à porter que de faire la comptabilité des dons reçus et des dons fournis avec tous les inconnus côtoyés dans une société basée sur la spécialisation, donc sur l’échange marchand. Plus encore, le don est souvent la marque d’un manque de processus démocratique avancé. En France, personne ne pense à faire un don à l’Education Nationale et pourtant l’Ecole est fondamentale. Je fais personnellement un don à MSF, parce que justement, ils interviennent dans des pays pas vraiment démocratiques, mais je préfère payer les soins en France par l’impôt et les cotisations sociales, car je sais que c’est plus équitable. On me dira que les artistes ont souvent fait la manche et pourquoi ne feraient-ils pas la manche numérique ?

Quant à la transparence, elle est totalement absente du don, combien a gagné Thierry Crouzet avec son Livre sur l’histoire d’un don scientifique ? Personne ne le saura exactement et je doute que ce revenu lui suffise pour vivre.

Donc si aucune des deux approches n’est convenable à l’ère numérique pour la Culture, existe t-il une troisième voie ? Oui et elle peut vraiment favoriser la diversité culturelle, générer de la croissance (écologique en plus), fournir des milliers d’emplois, et ne souffre pas des effets du star-système. C’est le Partage Marchand. Non seulement il n’y a pas besoin d’intermédiaire, donc de risque de spéculation, mais par Internet, il redonne un sens à l’artisanat qualifié ici de numérique. Les créateurs sont directement au contact des acheteurs, ce qui par le partage et cette proximité, évite le piratage. La transparence des revenus est totale et si une oeuvre devient populaire, elle passe automatiquement et naturellement, doucement, dans le domaine public (et devient gratuite). Chacun ayant payé le même prix (1 ⊔ de différence au maximum…voir la simulation). On ne peut pas faire mieux comme équité entre acheteur et avec l’auteur. Cet artisanat numérique n’est bien entendu pas concerné par les abus de la finance et du marketing, mais comme toute opération commerciale, il est basé sur un prix (prix-fonction pour être exact) déterminé par un équilibre de l’offre et de la demande, qui traduit finalement bien dans le cas d’un bien culturel, sa valeur. Ce n’est pas des « sages » qui décident de la valeur de l’art, mais bien le peuple et parce que chacun ménage son argent et le distribue avec prudence, on obtient une évaluation la moins mauvaise possible des créateurs, déterminant directement leur revenu. L’artisanat est le meilleur exemple d’économie P2P (Pair à Pair). Aucune autorité n’intervient. Le Partage Marchand ne distingue pas un statut de professionnel d’un statut d’amateur. C’est simplement le montant du revenu qui détermine si le créateur peut vivre de son art ou doit trouver une source complémentaire.

L’Etat n’est pas en reste car la conversion entre € et ⊔, conversion qui génère des recettes fiscales automatiquement récoltées par les i-banks. et ce faisant, participe à l’effort de solidarité.

Au contraire, revendiquer un accès gratuit pour tous à la culture numérique peut sembler bénéfique mais cela s’accompagne d’une paupérisation des créateurs, d’un appauvrissement de la production culturelle en quantité et en qualité, c’est finalement une très mauvaise idée, même populiste quand elle est utilisée dans un discours politique. Qu’il serait dommage de se priver d’une croissance et des emplois créés par un artisanat numérique en devenir. Les « commonistes » prônent donc une destruction de l’emploi, fragilisant ainsi la société et la rendant finalement plus vulnérable face aux attaques de la spéculation, de la publicité. En refusant la « marchandisation numérique », ils se condamnent et condamnent leurs concitoyens à être des martyrs du capitalisme. La démocratie doit défendre la liberté de vendre et d’acheter sans contrainte des biens immatériels, sans subir les attaques de la dictature de la gratuité.

Un artisan boulanger/patissier/chocolatier qui s’est installé près de chez moi il y a quelques mois, remporte un grand succès car il a misé sur la qualité de ses produits et les gens se déplacent plutôt que de prendre leur pain au supermarché, ou se le faire à la maison. Ce pain n’est pas gratuit, et on pourra toujours trouver qu’1€ la baguette est cher. Il n’empêche que cet artisan répond à un besoin de la population, a créé plusieurs emplois, et n’est absolument pas un manipulateur financier agissant pour le vilain capitalisme international. Parce que producteurs et consommateurs sont en contact direct, avec un lien marchand équilibré, les intermédiaires spéculateurs n’ont aucune prise. Ceci est encore plus vrai pour un artisan numérique qui peut s’auto-produire.  Nous espérons que même le moyen de paiement lui sera bientôt disponible gratuitement, sans passer par Paypal, Visa ou Mastercard. Internet s’offre à tous comme possibilité d’une banque gratuite et démocratique. Mais pour qu’un Partage Marchand puisse opérer, il ne faut pas que des cueilleurs i-volent des biens immatériels et les distribuent gratuitement.

La démocratie n’implique pas que toute la culture soit gratuite pour tous, tout le temps car il est aussi de son devoir de rétribuer justement les artistes. Il est évident que les oeuvres établies d’artistes décédés devraient être gratuites, ou celles dont la popularité est démontrée (l’auteur en a reçu le revenu escompté) et donc dans le domaine public. Que pendant un certain temps, une oeuvre culturelle immatérielle soit payante pour créer des emplois artisanaux est sans preuve d’alternative sérieuse, une exigence démocratique. L’acte d’achat a une seconde fonction très importante, il permet au peuple d’évaluer plus justement que des mesures de nombre de téléchargement, la satisfaction, la popularité et la qualité d’une oeuvre.

On a tendance à oublier que le progrès technique a surtout permis une spécialisation et une liberté pour chacun de choisir son métier en fonction de ses seules compétences, sans subir la contrainte de l’héritage. Internet redonne encore plus de sens à cette indépendance, ce serait dommage de revenir à une société où seuls des rentiers peuvent s’adonner pleinement à un art.

J’aime bien l’exemple de l’homme de cro-magnon qui arrivant sur un marché de fruits et légumes, cueille naturellement pour nourrir sa famille. Il a l’impression de bien oeuvrer pour la société et ne comprend pas que les marchands lui demandent de l’argent en échange. C’est pareil pour le numérique, ce serait tentant de cueillir tous les biens du Net pour nourrir culturellement sa famille, mais nous aurions une vision courte à ne pas considérer que les créateurs peuvent légitimement en faire un métier, avec honneur, sans dépendre du don, à la juste mesure de leur talent.

LF

 

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2 réflexions au sujet de « Artisanat numérique »

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