Coût marginal nul ou presque nul ?

J’étais en vacances en Corse quand j’ai apprit la parution du dernier ouvrage de Jeremy Rifkin. Le titre « The Zero Marginal Cost Society » m’a fait réagir…enfin quelqu’un qui a pris la mesure de l’importance des biens immatériels sur le Net ! Peut être a t-il aussi lu mon papier …là je rêve  !

...sur mon Kindle !

…sur mon Kindle !

Mon enthousiasme est vite retombé et je formulerai plusieurs critiques de la vision du futur de Jeremy Rifkin, version 2014. Je faisais allusion à son précédent ouvrage dans cette présentation.

D’abord, c’est une vision imprégnée de culture américaine. Il est frappant pour nous européen de constater que le mot « government » s’entent limité au stricte minimum des fonctions de défense et de justice. Ce pays ne prend absolument pas pour acquis que l’éducation ou la santé puisse être pris totalement en change par la puissance publique ! Rifkin fait l’éloge des « charities », ou des « non-profit-organizations », alors même que ces services sont chez nous organisés par l’État. On surprend toujours un américain à lui dire qu’on peut faire une école d’ingénieur gratuitement en France, sans devoir emprunter ni hypothéquer sa maison. Quant à la santé pour tous, on connait les déboires d’Obama pour changer les mentalités conservatrices de son pays.

Mais, les USA sont aussi le lieu du respect profond de l’entrepreneuriat (voir le passage sur le père de Jeremy qui concevait des objets en plastic !). Pour avoir passé deux ans sur un campus américain (Stanford University), je peux vous dire que l’esprit d’entreprise est bien encouragé. Jamais on ne se moque d’un individu qui désire monter un « business » sur une simple idée, aussi débile soit-elle. Pas étonnant que toutes les innovations du Net viennent de ce coin de la planète. Cependant, ne pas croire que la fortune est facile et que toutes les startups deviennent des GAFAs. Je dirais même que le genre de capitalisme est beaucoup plus technologique, et beaucoup moins spéculatif qu’à la City à Londres.

Qu’est ce que nous dit Rifkin ?

Il pense que l »Internet des objets connectés: IoT (Internet of Things) sera la source de nombreuses innovations et de nombreux emplois. Le Net permettra aussi une optimisation de l’usage des biens et services (cas de la voiture partagée). Il fait remarquer à juste titre que l’attirance vers la possession (propriété faible) de biens matériels, symbole du capitalisme triomphant, s’estompera au profit d’une recherche de lien social par le Net…il parle même de capital social ! C’est un beau plaidoyer pour des idées socialistes et communistes, mais ne rêvons pas, Rifkin se garde bien d’utiliser ces deux gros mots en Amérique de Nord !

Mais l’auteur ne fait à aucun moment une claire distinction entre un bien matériel et un bien immatériel. Tous son discours est basé sur l’idée que le capitalisme tend irrémédiablement à réduire les coûts marginaux des produits, par une course à l’innovation dans un marché concurrentiel et donc que la société évolue vers une production de biens à cout marginal presque nul; impliquant un prix de vente proportionnel, donc lui aussi presque nul. Donc le capitalisme œuvrerait à son auto-destruction car les marges dégagées ne seraient pas suffisantes pour rétribuer les investisseurs. Comme la publicité est fortement intriquée au principe du capitalisme et du matérialisme, il prédit une régression de ce secteur, en particulier sur le Net, partagé par des « prosumers ». La Hadopy, avec son projet de RPP devrait s’inspirer de l’analyse de Rifkin avant de baser tout son modèle économique sur une compensation par la publicité (…comme d’habitude, on arrive en retard de deux guerres, à s’intéresser en 2014 aux moteurs de recherche, au ‘cloud’, ou au ‘bigdata’ !).

Jeremy Rifkin tombe cependant dans les croyances des « commonistes », dont la plus ténue est de penser que les mêmes lois naturelles s’appliquent pour un bien rival et un bien non rival. Dans le monde physique, le coût marginal est peut être décroissant et faible, mais il n’est jamais nul, même si le producteur est une multinationale plus riche que certains pays. Par effet d’échelle, on peut par exemple se procurer des composants électroniques comportant une complexité jamais égalée au XXe siècle pour quelques centimes. Non seulement des chaines de production dégagent des bénéfices, même avec de faibles marges sur les produits, mais tout le capitalisme matériel est organisé par une succession d’intermédiaires, pour la transformation ou le transport, un non-partage (volontaire) de l’information pour permettre une spéculation et donc l’enrichissement d’une minorité, la survie d’une majorité. On peut aboutir à des situations symbolisée par le produit ‘tee-shirt’ vendu 20€ dans une boutique d’un pays industrialisé alors que sa fabrication ne coûte 60 centimes d’euro. Le capitalisme se moque se savoir si les conditions sociales des travailleurs sont équitables et le marketing se paye très très largement sur la marge du produit manufacturé final. L’argent de la pub ne tombe pas du ciel, il vient des produits matériels que nous achetons. Nombre de commonistes pensent que la source ne se tarira pas et qu’elle pourra alimenter les créateurs sur le Net, mais ces mêmes commonistes font la promotion d’une « décroissance matérielle ». On remarque déjà en France, avec le succès du BonCoin, que les échanges de biens d’occasion se portent à merveille, mais donnent un coup dur dans l’économie traditionnelle, et par ricoché un coup à la publicité. On peut se réjouir de cet « assainissement » des usages matériels. Rifkin ne manque pas de montrer que passé la satisfaction des besoins primaires, l’accumulation matérielle n’apporte pas de bonheur supplémentaire, voire pervertit les citoyens. Il faut se l’imaginer avec le standard de vie américain, royaume de la gadgetisation. Pas étonnant qu’il encense les positions des indous, prônant un culte du don, du partage et du collaborationnisme. S’il est parfaitement vrai qu’en créant des liens entre humains, le Net optimise l’usage des biens matériels et de l’énergie et donc contribue favorablement à la préservation de la Nature, il ne résout en rien le besoin de nourrir les humains et de répartir si possible équitablement les richesses pour améliorer le confort de vie de chacun. Nous avons oublié que l’industrialisation, malgré tous les excès que l’on exacerbe actuellement, à permit une spécialisation du travail, une augmentation gigantesque de la rentabilité du travail. Ce qui implique pour des pays démocratiques qu’un enfant puisse choisir par l’école le métier qu’il désire, indépendamment de celui de ces parents, par le simple principe de la méritocratie, quelque soit éducative (à la Française, basée sur les diplômes) ou entrepreneuriale (à l’anglo-saxonne, basée sur l’innovation).

Mais il n’y a pas à tortiller, l’argent pour nourrir la population ne peut venir que du commerce capitaliste ou de l’État par l’impôt. Croire que les communs sont une troisième voie est une lubie. Bien entendu que les communs développent du lien social, comme le système associatif, mais on ne se nourrit pas avec des points de réputation sur le Net. On croyait ce problème réglé et je remercie la République Française d’avoir bien huilé l’assesseur social il y a 30 ans, pour que je puisse faire maintenant mes courses (préférence en bio) sans regarder mon compte en banque. Mais il semblerait que ce beau mécanisme s’enraye et on commence à voir de jeunes générations, souvent à bac+5, incapables d’acheter leur logement (alors que leurs parents étaient propriétaires au même âge!), mais surtout se restreignant sur la nourriture et la santé. Jérémy Rifkin, qui n’est plus tout jeune, s’émerveille devant la capacité d’adaptation des gennes générations à partager, à exploiter Internet, à coopérer. Il semble croire que cette générosité vient d’une plus grande sensibilisation à la finitude des ressources naturelles. En réalité, les jeunes n’ont simplement pas de choix, pour se loger, ils partagent, pour manger il récupèrent, pour voyager, ils « coachsurfent », ils covoiturent….ils tentent simplement de survivre !

Or les communs ne leur apportent aucune solution, pire, ils font croire qu’il n’y a pas de choix, qu’Internet est et doit rester un réservoir de bien immatériel absolument gratuits pour tous. C’est tromper les gens que de leur faire espérer que leurs données sur Internet seraient monnayable. Il est clair que l’IoT produira des quantités invraisemblables de données pertinentes et publiques. Noyé dans cet océan d’information brutes, que vaudra la photo de votre chat posté sur Facebook ? Car il faut bien distinguer deux types d’informations, et Rifkin les confond. Les humains écrivent depuis des lustres des quantités de textes mais seulement une infime partie reste dans l’Histoire, comme roman, poésie ou article scientifique alors que les deux type d’écritures utilisent les mêmes jeux de caractères. De même, sur le Net, il y a de l’information d’un coté et des œuvres immatérielles de l’autre. Autant l’information relative aux personnes doit être protégée par respect de la vie privée et d’un anonymat légitime, mais ne pourront jamais être monnayée, autant les œuvres immatérielles, surtout culturelles, ont un potentiel à être diffusées et vendues sur le Net.

Il y a un petit grain de sable dont l’auteur ne semble pas avoir conscience. Dans le monde physique, copier nécessite des moyens conséquents, souvent industriels, donc la contrefaçon peut être jugulée. Mais sur Internet, copier ne coute strictement rien, et surtout, comme les adresses IP ne distinguent pas les puissants des faibles (fort heureusement!), n’importe quel étudiant dans sa chambre peut diffuser gratuitement une œuvre numérique qui a nécessité des années de travail d’autres personnes. S’il était légal de tout partager sur le Net (demande explicite d’organisations comme LQND ou SavoirsCom1, fortement commonistes), alors c’est une concurrence déloyale qui s’abattrait sur le Net, décourageant le moindre créateur à diffuser en numérique (c’est le cas aujourd’hui de l’édition) alors même que le Net est le support rêvé de diffusion de l’Art à la Terre entière, l’instrument ultime de l’Art !

L’économie prônée par l’usage des commun est une source de limitation du gaspillage (au sens « économe » du mot), mais en aucun cas une source de production de nouvelle richesse. C’est pourquoi je considère le mouvement des communs comme un parasitage des systèmes classiques capitalistes et communistes, et comme le parasite se nourrit de la bête en l’épuisant, les communautés des communs informationnels ne sont pas autonomes et puisent des richesses dans le monde physique. En ce sens, leur développement conduit à une sur-exploitation des ressources naturelles. Qui de la chasse au gaspillage ou de la sur-exploitation l’emportera ? Difficile à dire, mais ce mouvement est par bien des aspects anti-écologique.

Rifkin passe à coté de la vrai richesse du Net; Imaginons un monde avec une majorité des biens échangés de type immatériels (économie de la connaissance). Comme ce marché est non énergivore par définition, il reste écologique et surtout, il peut générer une croissance et atteindre des niveaux très élevé de richesse. Pourquoi ne pas concevoir d’acheter en 2050 100€ un morceau de musique sans amputer sur son revenu moyen. La robotisation produira des biens matériels sans travail pénible, mais surtout la valeur relative des biens matériels sera très faible par rapport à celle des bien immatériels. Ainsi, il sera possible de s’acheter un kilo de pommes bio pour quelques centimes alors qu’en 2014, ce kilo frôle les 5€ ! Il sera bientôt moins cher d’acheter un écran plat qu’un kilo de tomates. Si la solution passe par l’obligation de cultiver son potager, élever quelques bêtes, on retrouve la situation dure de nos arrières grands-parents. Je suis certain que ce n’est pas un progrès social et le temps consacré à l’éducation s’en trouverait fortement réduit. Si vous connaissez les principes du Partage Marchand, vous savez qu’ils ne s’applique pas aux résultats de recherche scientifique ou aux supports éducatifs, car ces domaines restent financés par les pouvoirs publique, ce qui est impossible pour la Culture.

Or Rifkin ne parle pas de la possibilité de vendre des biens culturels immatériels autrement que par le système inadapté au numérique du « copyright ». C’est surprenant qu’il n’évoque pas le piratage de masse, mais consacre un chapitre sur la cyber-criminalité…ha! ces américains !

J’ai vite réalisé que ce visionnaire mondialement reconnu n’avait pas compris le principe du partage marchand, c’est à dire de la seule solution démocratique pour échanger un bien immatériel entre un créateur et plusieurs acheteurs sur Internet.

Si l’on exclut la publicité, qui devrait logiquement décroitre sur le Net, si l’on exclut une généralisation du crowdfunding (une arnaque de la même nature que Bitcoin), il faut s’en remettre à la raison. Nous ne voulons pas des excès du capitalisme (mondialisation effrénée, spéculation, paradis fiscaux,…), mais nous avons besoin du moyen d’échange en pair à pair le plus vieux du monde, cela s’appelle la monnaie. Quand vous achetez un kilo de tomates chez votre épicier, ni la NSA, ni aucun gouvernement ne peut s’y opposer. L’échange commercial résiste à tout s’il est équitable entre le vendeur et l’acheteur, tous deux libres. Comme on le sait, cette équité dans le monde numérique passe par le partage marchand. C’est assurément le seule source de nouvelle richesse possible au XXIe siècle et la seule qui puisse nous permettre d’être vraiment modéré avec la Nature, la seule qui donne une solution respectable aux générations suivantes. Dommage que Jeremy Rifkin soit passé à coté !

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2 réflexions au sujet de « Coût marginal nul ou presque nul ? »

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