Le partage pour les nuls !

Marie est pâtissière, elle a réalisé un superbe gâteau !

Par Stéphane Bortzmeyer <stephane+wp@bortzmeyer.org> (Travail personnel) [GFDL ou CC-BY-SA-3.0],

Elle pourrait décider de le partager avec ses proches, ses amis, et bien évidement, elle leur offrirait volontiers une part égale à chacun. Plus ils seront nombreux à demander du gâteau et plus cela signifiera qu’il est bon,…et Marie sera contente. Sa renommée de bonne pâtissière sera confirmée.

Mais voila, la pâtisserie est le métier de Marie, c’est son gagne pain. Elle désire donc vendre son gâteau et on ne peut que trouver cela légitime.

Si un inconnu s’amusait à lui prendre son gâteau et à distribuer gratuitement des parts à tous les gens qu’il rencontre, il ferait du partage non marchand mais chacun s’empresserait de dire qu’un simple vol se cache derrière ce généreux partage.

Existe t-il un partage qui satisfasse à la fois Marie et tous ces clients potentiels ?

La première solution consiste à fixer un prix proportionnel à la taille de la part de gâteau demandé. Quelque soit le nombre d’acheteurs, Marie touchera exactement le même revenu pour le gâteau entier. C’est un partage du coût du gâteau entre les mangeurs. Ce n’est pas très satisfaisant car elle aurait aimé touché plus si son gâteau est beaucoup apprécié (beaucoup de clients) que s’il est peu apprécié. Elle voudrait un système qui récompense son mérite à bien travailler et à produire de la qualité, à passer du temps à l’ouvrage.

Une autre solution consisterait à fixer un prix unique à la part de gâteau, quelque soit la taille de cette part. Ainsi Marie toucherait un revenu proportionnel au nombre de clients. Cela pose un double problème:

  • les parts étant inégales, il n’est pas juste qu’un mangeur d’une miette paye autant qu’un gourmand qui s’est servi en premier.
  • le revenu potentiel pour Marie est infini. Elle n’en demande pas tant. Elle sait qu’un revenu borné et raisonnable est le meilleur moyen d’attirer la confiance des clients.

Cette solution n’est pas vraiment un partage (des coûts).

Aucune des deux solutions n’est vraiment satisfaisante. Marie se dit qu’il faudrait un système entre les deux. Plus il y a d’acheteurs, plus elle touche un revenu élevé et moins les acheteurs payent cher la part de gâteau.

C’est ce qui s’appelle un Partage Marchand. On peut décréter par exemple qu’avec un seul acheteur payant 10€, elle touche donc 10€, pour deux acheteurs, ils ne paieront que 6€ et elle touchera donc 12€, pour trois, chacun paiera 5€ et le revenu de Marie sera de 15€ et ainsi de suite.

Les tarifs peuvent être écris pour ne pas tromper la clientèle et logiquement, les clients se regrouperont, se compteront avant de passer commande. Ils partagent les frais, mais ne lèse pas la pâtissière. C’est une sorte de tarif de groupe.

Mais le problème est que les acheteurs ne se présentent pas tous au même moment devant la pâtisserie. Ils sont libres de faire leur achat quand bon leur semble et quand la faim arrive !

Il est possible de faire un partage équitable et différé en utilisant un mécanisme de remboursement. Le premier acheteur paye 10€ pour un bout de gâteau, arrive ensuite le deuxième qui ne paye que 6€ dont 2€ seulement vont à la pâtissière et les 4€ restant servent à rembourser le premier acheteur. Quelques temps après, un troisième client se présente et paye 5€. 3€ sont pour la pâtissière et 1€ pour chacun des deux premiers acheteurs. A tout instant, chacun à toujours payé le même prix sa part de gâteau. Ce prix est de plus en plus faible et le revenu de la productrice de plus en plus élevé.

Puisque Marie accepte de limiter son revenu maximal à une valeur élevée mais raisonnable, on en déduit mathématiquement que le prix de la part tend vers zéro quand le nombre de clients augmente. S’il y a suffisamment d’acheteurs, la part de gâteaux devient gratuite ! Mais contrairement à la solution par le partage non marchand qui prive Marie d’un revenu, notre pâtissière est ici comblée et ses clients aussi !

L’équité est respectée et on peut alors parler de vrai partage, du gâteaux et des frais entre les mangeurs et la pâtissière. Si quelqu’un aime ce gâteau et veut en faire profiter un ami, il ne lui dit pas « paye autant que moi« , ni « je t’en donne gratuitement un morceau« , mais il lui dit « achète une part« , ainsi tu participera au partage et tu rétribuera un peu plus l’artisan. Dans de telle conditions démocratiques, il n’y a pas lieu de vouloir pirater !

La question de savoir si l’on peut prêter une part de gâteau à ses proches ne se pose pas. Un client est un et une seule bouche !

On a compris que l’exemple du gâteau, bien que matériel, sert à expliquer le Partage Marchand qui s’applique au biens immatériels. Internet permet ces micro-remboursements qui serait impossible à faire avec le système monétaire classique.

De la même façon, la question du prêt à un proche d’un bien immatériel ne se pose que dans le cas des deux solutions initiales, pour compenser une injustice vis à vis du créateur dans le cas d’un bien piraté ou vis à vis des acheteurs dans le cas ou ceux ci payent un prix fixe affiché. Avec le Partage Marchand, prêter une oeuvre numérique n’a pas de sens. Ce serait freiner à la fois le partage et limiter le revenu de l’auteur.

Donc ne vous laissez pas intoxiquer par l’un ou l’autre des deux messages suivants:

Le piratage c’est du vol  !

Dans piratage, il y a partage !

…et exigez le vrai Partage Marchand des oeuvres culturelles numériques !

LF

 

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5 réflexions au sujet de « Le partage pour les nuls ! »

  1. Pour mieux comprendre, je me permets de vous soumettre un petit cas pratique :

    Je suis producteur de films et je viens d’investir 300 millions d’euros dans ce que j’espère être le prochain blockbuster.

    Bien sûr, j’ignore totalement quel sera l’accueil de la critique et du public mais, j’ai mis toutes les chances de mon côté (réalisateur, acteurs, effets spéciaux, etc.) pour espérer engranger 1,2 milliard d’euros sur 18 mois dont 400 millions de la vente en ligne (streaming et téléchargement).

    Ma question pour vous : quel doit être le prix de la première part de mon « gâteau » ?

  2. L’exemple du film grand public n’est pas le plus adapté, mais cela peut quand même marcher. 400 M€ de la vente numérique c’est un peu exagéré! Si le numérique représente 1/3 des ventes et que vous avez investi 300M€, soit 100M€ pour le numérique, 150M€ de revenu espéré (50% de marge!) du numérique me parait plus raisonnable…car si vous n’êtes pas raisonnable, les gens pirateront votre film et vous serez le premier perdant.
    Je proposerai comme prix de départ (1ere part de gâteau) le prix d’une place de ciné…et ce prix va décroitre rapidement pour atteindre 1 ⊔ (environ 0.1€). Le film sera strictement gratuit quand 1,5Milliard de Terriens l’auront partagés. Cela peut sembler infaisable, mais le Net a déjà fait mieux.
    Attention, vous restez en 2014 dans une logique où un film à succès finance 3 autres films qui ne marcheront pas, mais avec le Partage Marchand, les investissements/revenus sont lissés dans le temps et plus répartis (le navet gagne plus et le blockbluster moins)
    En final, le grand gagnant est la longue traine, qui est valorisée, et le piratage dissuadé sans Hadopi…elle n’est pas belle la vie ?

    • Merci, cela confirme ce qui me semble être une faille importante de votre raisonnement.

      En effet, en définissant un « revenu espéré » indépassable, vous ne faites en définitive que reproduire dans le monde dématérialisé l’un des facteurs de rareté du monde matériel qui est le nombre d’exemplaires en circulation. Si je veux x € de revenu, il faut que je vende n DVD (ou autre support), donc je dois en fabriquer au moins n+1, à condition d’en avoir les moyens, donc en rognant sur la production ou la promotion pour assurer la fabrication. C’est un équilibre très délicat. Or, la grande idée de la dématérialisation consiste précisément à s’affranchir de cette limite définie par ma puissance financière initiale, que je peux donc entièrement consacrer à la production/promotion. Dans un tel cadre, pourquoi diable m’imposerais-je une limite dont j’ai enfin pu me débarasser ?

      Ensuite, du point de vue du consommateur cette fois, accepteriez-vous qu’on vous dise : « Si vous achetez ce film aujourd’hui, cela vous coutera 10€, mais dans trois semaines ce sera peut-être 6€, ou 3€ selon le succès du film. Mais si vous payez 10€ tout de suite, on (qui?) vous remboursera la différence quand le prix baissera, toujours à condition que le film ait du succès. » C’est un peu compliqué, non ? Comment susciter une adhésion massive ? Quelle instance agira comme chambre de compensation ? Selon le droit de quel État ?

      Enfin, et à propos de droit, reste la question de celui des auteurs. Dans le monde des copies sur support, il est (en principe) payé au moment de la fabrication et est fonction de la durée de l’œuvre ainsi que du nombre d’exemplaires fabriqués. En aucun cas il n’a vocation à diminuer avec le temps ni en fonction du nombre de copies. La seule part variable du prix final est donc la marge du producteur, votre système (pour ce que j’en comprends) ne semble pas en tenir compte, ou bien est-ce que la limite vers 0 s’arrête en fait au montant du seul droit d’auteur ? Et là encore, quel organisme verriez-vous assurer la répartition ?

      Mais je n’ai sans doute compris que trop partiellement votre proposition, qui n’en demeure pas moins passionnante, surtout lorsque vous la rendez plus accessible aux non-économistes. Je note aussi votre remarque sur le fait qu’elle n’a pas forcément (ou au moins au début) vocation à s’appliquer aux œuvres grand public. Remarquez tout de même que ce sont elles seules qui sont piratées massivement, les œuvres obscures d’artistes débutants ou très en marge sont extrêmement difficiles à trouver sur les réseaux pirates. En outre, les œuvres grand public sont celles qui génèrent la quasi-totalité des emplois d’artistes et de techniciens du spectacle. C’est donc celles qui doivent en priorité se trouver un nouveau modèle.

  3. Ping : Les communs sans économie ! | ⊔Foundation

  4. Merci à vous, vous semblez ouvert a de nouvelles idées, un nouveau paradigme comme dit Rifkin !
    Oui en effet, poser une limite revient à définir un prix de vente du « prototype », exactement comme un sculpteur qui vend son œuvre sur le marché de l’Art, sauf qu’avec le numérique, il n’y a pas dépossession et la Terre entière pour en profiter (au lieu d’un seul individu). Cela est plus cohérence avec la finitude du travail humain.
    On peut être séduit par les sirènes d’un revenu potentiellement infini, mais la conséquence de cela est que les acheteurs se sentent floués. Pourquoi acheter 20€ le dernier HarryPotter quand 1€ suffirait largement ?…et la sanction est le piratage.
    Cette limite est une concession du créateur, mais elle donne confiance au public qui peut alors acheter car la relation est EQUITABLE.
    Pour le consommateur, vous n’avez pas bien regardé le système; tout est automatique, par le Net, en P2P, gratuit, sécurisé,…
    Sur le Droit, désolé, il passe après la loi de la gravité et dans le numérique, c’est le coût marginal nul qui implique une autre fonction de prix (voir wikipedia bien immatériel). Quand le droit d’auteur aura compris cela, on pourra avancer.
    Enfin, le Net se moque bien du Droit d’Auteur, un algo/protocole qui marche comme BitTorrent est utilisé sans demander l’autorisation à quiconque. Le Droit d’Auteur n’est adapté qu’au œuvres industrielles (support CD, DVD,…)

    Sur le œuvres grand public, je corrige car c’est parfaitement adapté. Je pensais plutôt que c’est moins adapté au cinéma ou à la musique car il y a des compensations (salles de ciné, concerts) qu’à l’édition, qui résiste au numérique mais n’a aucune sortie de secours. Donc j’aimerais que les premiers exemples de biens immatériels partagés/marchandisés soient des e-books…simplement par efficacité économique.

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