Cher Professeur Piketty,

Cher Professeur Piketty,

Je vous aurais bien appelé par votre prénom, Thomas, comme nous avons l’habitude de le faire par exemple dans mon domaine de recherche, en Informatique, mais je ne connais pas trop vos us et coutumes en Économie…et je ne suis qu’un modeste docteur s’adressant à un professeur d’université.

By Sue Gardner (Own work) [CC-BY-SA-3.0]

Pourquoi cette lettre ouverte ?

Parce que votre ouvrage « Le capital au XXIe siècle » semble avoir un retentissement mondial, légitime, qui est des plus élogieux même du l’autre coté de la Manche, où les dirigeants s’opposent à une taxe sur les transactions financières et entendent défendre leur « City » dans une plus pure tradition conservatrice. Vous êtes donc un universitaire écouté et je me joins à beaucoup de personnes pour espérer que votre proposition d’impôt mondial sur le patrimoine voit le jour…même si j’ai quelques doutes sur ce point.

Cependant, je m’étonne simplement d’une seule chose, c’est qu’avec un titre aussi ambitieux (ne le voyez pas comme un reproche), sur le XXIe siècle alors que nous n’en avons connu qu’un huitième, vous ne parliez pas d’une évolution, une rupture, un changement de paradigme, qui fait que toute analyse historique n’a que peu de sens et qu’une extrapolation à ce siècle me semble peu fiable. En effet, cela fait plus de 4000 ans que la monnaie est utilisée sur Terre et avec elle une certaine conception de la propriété, une influence sur l’écriture, et surtout un développement sans précédant de l’activité économique des échanges de biens matériels et de services, mais cela fait à peine 20 ans, et je dirais même un ou deux ans que les conditions sont réunies pour un changement complet de modèle économique. Ceci n’est réalisable parce qu’il existe une chose créée par l’homme mais qui s’intègrera tellement bien à la Nature qu’on pourra l’y confondre, il s’agit de la mémoire et du cerveau de l’Humanité, l’Internet.

Vous vous dites que c’est normal que je sois sensibilisé au Net, en tant qu’informaticien, mais que vous, vous travaillez sur l’Économie, un autre domaine ! Chacun devant rester dans son prés et les moutons seront bien gardés. D’ailleurs, j’ai contacté un autre économiste, Frédéric Lordon, qui m’a gentiment répondu qu’avancer une solution technologique à un problème économique/politique n’est absolument pas la bonne méthode, selon lui. Habitant Toulouse, je pensais pouvoir me faire écouter par vos collègues de la TSE, mais visiblement, ils sont tous occupés à des sujets plus sérieux ou dont la probabilité d’obtention d’une médaille d’une banque suédoise est plus grande,…la satisfaction des besoins citoyens du XXIe siècle passant au second rang.

Parler d’économie du XXIe siècle sans parler d’Internet est un peu comme parler de sécurité sociale des Martiens (acceptez l’image capillotracté !). Vous vous dites surement que je divague et que l’intégration numérique est progressive, naturelle, mais ne remet pas en cause les bons principes de la science économie positiviste. Ne lit-on pas ce tweet:

Si vous regardez la page Wikipédia Économie Numérique, vous constaterez en effet qu’on ne décrit aucune rupture, aucun nouveau concept. Mais une autre page Wikipedia pourra vous mettre la puce à l’oreille. Je ne suis pas allé trop loin dans les détails au risque de retrouver une autre page qualifiée de « too soon! » par les administrateurs de cette encyclopédie, qui n’a pas la qualité de papiers universitaires mais je dis à ses détracteurs: si vous voyez des erreurs vous devez les corriger vous même. Je vous invite donc à passer directement au papier sur ArXiv.org pour ne pas abuser de votre temps.

Pour résumer ma proposition, la véritable économie numérique n’est pas encore née, elle est basée sur des lois différentes de celle du monde physique. En particulier, on ne tend pas vers une société à coût marginal presque nul comme le dit Jeremy Rifkin, car les biens immatériels du Net ont un coût marginal exactement nul, ce qui implique une relation de type un-plusieurs et non de type un-un du commerce classique, donc une nouvelle notion de prix, qui n’est plus scalaire mais fonction-prix,  inconnue il n’y a que deux ans. Je vous passe les détails de la démonstration, mais si l’on veut maintenir des principes démocratiques dans un échange sur le Net, il faut selon moi adopter un système de micro-remboursements (équitable pour les créateurs et pour les utilisateurs), totalement réalisable au dessus du protocole HTTP/TCP/IP du Net. En gros, Internet peut devenir LE moyen de paiement (rien à voir avec VISA Paypal : technologies du siècle dernier) et LA monnaie sans être soumis aux attaques de spéculateurs. Cette monnaie mondiale, dédiée exclusivement aux biens immatériels est adossée au Net, convertible, source de revenus fiscaux, décentralisée, sans les inconvénients de Bitcoin.

Mais la monnaie et le moyen de paiement ne définissent pas l’économie. Qu’est ce qui peut être échangé en numérique et créer une nouvelle économie ?

C’est là que je ma proposition est la plus osée. Les biens immatériels issus des travaux de recherche ou supports éducatifs doivent être et rester des communs, bien publiques accessibles gratuitement sans condition, parce que les chercheurs sont financés par des institutions publiques ou privées (Votre ouvrage devrait être disponible en e-book gratuitement, mais passons sur ce détail !). Reste toutes les créations artistiques qui peuvent et pourront à l’avenir (penser aux fichiers 3D de sculptures) être diffusées en numérique à la Terre entière. Leurs auteurs ne sont pas nécessairement fonctionnaires, ni même évaluables par leur pairs. Pour assurer une diversité maximum de la Culture (la longue traine sur Internet) et ne pas limiter l’innovation du « beau », les créateurs du Net doivent pouvoir « vendre » leurs œuvres sur Internet, mais pas selon les principes archaïques de prix fixes, tels que définis dans le Droit d’Auteur, mais en respectant les principes démocratique du Partage Marchand. Je m’oppose au mouvement des communs informationnels qui entendent légaliser le partage non marchand (comprendre le piratage) et ainsi tuer toute tentative de commerce directe des biens immatériels culturels. Je pourrais vous montrer que les solutions de compensations par la publicité, le don (crowdfunding) ou l’État (contribution créative) ne sont ni pérennes ni généralisables, ni démocratiques.

Contrairement à l’idée bien rependue que les artistes ne représentent qu’une minorité et peuvent vivre du bon vouloir, voire de l’amusement du peuple, je prétends que la création artistique (diffusée sur le Net pour ne pas subir le dictat de l’industrie du luxe ou du Star-système) peut être le travail du XXIe siècle pour une majorité de concitoyens. Nous somme encore en 2014 dans le même état qu’un groupe de cueilleurs-chasseurs qui découvrirait un marché de fruits et légumes. Imaginez que la robotisation/automatisation augmente encore la compétitivité à produire à coût marginal encore plus faible des produits matériels. Il en découle une pénurie du travail classique, qu’elle se traduise en une montée du chômage, diminution du temps de travail classique, augmentation du temps de loisir, elle confère un malaise à la société qui doit « occuper » équitablement chaque membre pour sa paix sociale et sa survie. J’ose penser que l’on puisse éviter qu’une troisième guerre mondiale soit la solution pour résorber les inégalités que vous avez si bien révélées dans votre ouvrage. Il ne me parait pas illusoire, mais il faut le courage politique de le promouvoir, que les citoyens du XXIe siècle passent plus de la moitié de leur temps à « consommer » des biens culturels du Net ou à en produire. Permettez moi une image volontairement caricaturale, mais je pense que sans cette économie numérique (…situation où on laisse faire), le kilo de patates serait rapidement à plus de 10€, et en même temps, la création artistique serait paupérisée et il serait impensable de soutenir une politique écologique si les conditions ne base ne survie ne sont pas satisfaites (nourriture, logement,..). Alors qu’on pourrait envisager une économie traditionnelle fortement perfusée par l’économie numérique excédentaire et donc un kilo de patate à 10 centimes d’euro et dans le même temps, un coût par exemple d’un e-book à 20€, sans pourtant limiter les potentiels d’achat, car les niveaux de salaire moyens seraient plus élevés. C’est la présence et la source de revenu (non énergivore) de cette économie numérique qui permettrait d’avoir une vrai politique d’investissement écologique, de réalimenter l’état providence et donc de préserver au mieux les ressources naturelles.

Donc le meilleur cadeau que l’on puisse faire aux générations suivantes, celles qui vont réellement vivre dans le XXIe siècle, ce n’est certainement pas de leur promettre un accès gratuit aux œuvres culturelles du Net, mais plutôt une société tournée vers la création, le partage/vente de biens artistiques [en partage marchand !] pour que ce qui reste de pénibilité dans le travail soit bien rétribué/reconnu. L’Art ayant enfin trouvé son support de diffusion démocratique par le Net, il puisse promouvoir l’éducation, l’excellence dans la recherche de connaissance et le développement de l’esprit critique du peuple à se diriger lui même. Il s’agit de renverser la situation. la Culture ne vivant plus par parasitage du capitalisme, mais l’économie matérielle puisant dans l’économie numérique culturelle pour soulager la Terre.

S’il y avait un pour cent de chance que ma vision soit bonne, cela vaudrait quand même la peine de s’y pencher et d’anticiper pour la France et pour l’Europe, cette évolution avant qu’une rupture martienne ou financière ne survienne.

Vous allez peut être me répondre que votre livre porte sur « le capital au XXIe siècle » et non sur « le capital du XXIe siècle » ! Certes, mais sans renier l’apport historique de l’évolution économique, il me semble que la rupture apportée par l’Internet, et son passage dans la maturité avec le Partage Marchand soit à considérer sans pouvoir regarder derrière nous, car sans historique fiable. Ce qui ne doit pas nous empêcher d’agir, en particulier de coopérer entre disciplines de recherche pour réellement faire progresser les options politiques futures.

Donc j’en viens à ma requête qui est simple: Que pensez vous du Partage Marchand et le l’économie numérique qui en découle ? Merci de ne pas vous cacher derrière une prétendue incompétence dans certains domaines, en math, cryptographie ou réseaux informatique, je suis certain que même en tant que citoyen de culture générale bien plus élevée que la moyenne, vous avez surement un avis. Je serais aussi ravi que vous analysiez ma proposition d’algorithme (section 5) de taux de conversion monétaire de ⊔ pour dissuader toute spéculation. Je m’étonne qu’aucun économiste n’y ait pensé. J’ai posé la question à André Orléan, mais je n’ai pas encore la répondu. Je suis en contact avec l’ANR pour un financement.

Un grand merci d’avoir supporté de me lire jusqu’au bout et je vous laisse réfléchir à l’opportunité de présenter avec moi cette approche auprès de la DGCIS, de la BdF et du ministère de l’économie numérique. Si des chercheurs de votre entourage sont intéressés ou veulent émettre un avis, ils sont les bien venus.

Cordialement,

Laurent Fournier
laurent.fournier@cupfoundation.net

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