Du troc au partage marchand

Dans l’histoire économique, il est communément admis que le passage du troc pur à l’utilisation d’un objet particulier pour assurer la fonction de monnaie, est une rupture, sinon la rupture déterminante pour le développement des échanges de biens matériels et la naissance de la finance.

Par Tomascastelazo (Travail personnel) [CC-BY-SA-3.0

Pour tout membre d’une société donnée, il s’agissait d’accepter l’usage d’un bien intermédiaire, pouvant servir de réserve de richesse, pour différer un achat. Cet usage libérait de l’obligation de faire un double échange matériel avec la même personne. On connait le classique dilemme de A qui possède X et veut Y, B possède Y et veut Z et C qui possède Z et veut X. Sans monnaie, avec seulement du troc, le nombre et la fréquence des échanges reste très très inférieur à son potentiel et donc toute l’activité économique est pendue à cette simple acceptation de monnaie par tout un chacun.

Quelques 2000 à 5000 ans plus tard, nous sommes face à un nouveau dilemme économique. Il ne s’agit plus de s’échanger des biens matériels ou des services, mais des biens immatériels. Puisque ces biens sont le résultat d’un travail, de temps et d’efforts, il parait légitime que leurs créateurs touchent un revenu correspondant. Selon Marc Halévy, l’économie liée aux biens immatériels représenterait une part très importante et inexorablement croissante de l’économie du notre société du XXIe siècle.

A l’image d’une société qui ne pratique que le troc et donc n’exploite presque rien de son potentiel économique, nous sommes encore en 2014 dans une société qui fait du troc numérique et nous n’exploitons quasiment rien du potentiel d’économie numérique que permet Internet.

De même que l’éleveur/cultivateur a du il y a 5000 ans intégrer dans son esprit le concept de monnaie pour dépasser le simple troc avec ses proches, le citoyen du XXIe siècle devra intégrer que l’achat d’un bien immatériel avec son téléphone, quel que soit ce bien, déclenche un mécanisme (automatique bien entendu, transparent et gratuit !) de remboursement d’une partie de ce bien, simplement parce que d’autres acheteurs sur Terre se sont montrés intéressés par le même bien sur le Net à différents moments. Ce remboursement est progressif de façon à ce que le créateur touche toujours plus d’argent à mesure qu’il vend son bien à plus de gens, mais surtout, il permet d’être égalitaire entre acheteurs, c’est à dire qu’à tout instant,

…tout les acheteurs ont payé (remboursement inclus) le même prix pour le même bien.

Concrètement, on passe d’un système de relevés de comptes statiques (imprimables) à des relevés de comptes dynamiques…votre solde se met à croître sans rien faire ! D’une certaine manière, on peut dire que toute la comptabilité classique est ébranlée car les procédures varient pour calculer les avoirs et les dus.

On ne peut plus parler d’échange comme pour les biens matériels mais de partage de biens immatériels. Le troc numérique correspond à un double système de transactions:

  • d’un coté la gratuité totale des biens piratés,
  • de l’autre le coût élevé et non partagé des biens sur les sites dit légaux, conforme au droit d’auteur.

Or l’existence de ce double système, des inégalités et des frustrations qu’il induit entre générations et entre personnes, de la guerre permanente qu’il alimente, ce double système est tout l’opposé d’une construction démocratique. Quand il y a violation démocratique, alors les échanges économiques ne se font pas ou sont réduis au minimum. C’est d’autant plus grave que pour le numérique, principalement constitué de biens culturels, besoins non primaires par définition, il est constaté que les plus démunis ne consomme rien alors que les fortunés pratiquent sans aucune limite, augmentant les inégalités sociales et sapant les efforts de mobilité sociale par l’éducation.

Donc l’abandon du troc numérique au profit du partage marchand est une impérieuse nécessité tant économique, pour libérer les transactions de biens immatériels (nouvelle croissance, nouveaux emplois, nouvelles recettes fiscales), que démocratique pour donner du pouvoir d’achat de biens culturels aux plus démunis et augmenter le niveau moyen d’éducation.

Ne doutons pas que la transition soit rapide et facile, mais nous avons tous intérêt à ce qu’elle opère vite et de façon universelle.

Quand on a compris le saut conceptuel du numérique qui nous attend avec le PM, ce petit remboursement qui change tout, alors on ne peut qu’être surpris qu’il ne suscite aucun intérêt, aucune critique, même lors d’une consultation nationale sur le sujet! Certains matins, je me demande si le Net est bien le même pour tout le monde !

Enfin, ce saut conceptuel est peut être la clé de l’écologie dans le sens que l’économie classique peut « se payer » la préservation des ressources naturelles épuisables en se finançant par l’économie numérique, non énergivore et dont la limite n’est que la capacité de l’esprit humain à assimiler des biens culturels. Je suis persuadé qu’il n’y pas saturation en la matière !

Je ferai un second billet sur l’implication d’une monnaie mondiale dédie aux biens immatériels qui respectent le Partage Marchand.

Les douze croyances des communs numériques

Alors que les travaux d’Elinor Ostrom, prix Nobel 2009 de la banque de Suède, portent presque exclusivement sur des biens communs matériels, le mouvement des communs a largement utilisé ces bases scientifiques pour extrapoler au monde numérique et justifier une stratégie politique fondée sur douze croyances :

Hercule et ses douze travaux Par Moreau.Henri (Travail personnel) [CC-BY-SA-3.0]

  1. Proportionnalité; Le commerce classique des biens matériels suit généralement une règle de fixation des prix de vente unitaire d’un bien proportionnellement au coût marginal de sa production. L’application de ce principe aux biens immatériels, qui ont un coût marginal nul (non rivalité), imposerait alors un prix de vente nul ! Donc un bien immatériel sur le Net serait selon cette croyance, inévitablement et naturellement gratuit ! Le Partage Marchand ne formule pas cette hypothèse en considérant que les biens immatériels du Net obéissent à des lois différentes, et que le coût marginal nul n’empêche aucunement de définir un prix de vente non nul.
  2. Intermédiation; L’industrialisation est par définition le règne des intermédiaires, dans une chaîne de production impliquant des transports, de l’entretien et de la publicité. La spéculation naît d’ailleurs de l’existence de ces intermédiaires par un partage non équitable de l’information. Par construction, Internet n’est pas une chaîne de production. Producteurs et consommateurs peuvent être mis directement en relation. Le numérique tend doncà évincer les intermédiaires traditionnels par automatisation de certaines tâches et ubiquité des fichiers accessibles sur le réseau. L’activité passe à un artisanat numérique qui lie directement créateurs et consommateurs. C’est une croyance de ne pas voir ni accepter cette dé-intermédiation ou de la reformuler en re-intermédiation afin de se réconforter. Cette croyance aura du mal à perdurer.
  3. Loyale concurrence; Selon cette croyance, les échanges marchands et non marchands pourraient parfaitement cohabiter sur Internet ! On sait que pour un bien matériel, une concurrence est possible, recherchée et préservée, alors que pour un bien immatériel, un monopole s’installe par le simple caractère prototypique du bien. Par exemple, si je désire acheter une voiture pour me déplacer, j’ai plusieurs choix de modèles et le prix restera un des critères de choix. En revanche, si je désire lire La déesse des petites victoires sur e-book,  je ne vais pas mettre en concurrence d’autres romans de substitution, et me décider en fonction du prix. Je reste face à un monopole; j’achète ou je n’achète pas le livre désiré au prix indiqué. Or avec le numérique, la copie met à égale position sur le Net le copieur et le créateur original. Donc si un internaute met à disposition en partage non-marchand, donc gratuitement, toute œuvre culturelle numérique sans demander l’avis de l’auteur, alors il attirera de fait tous les téléchargements, au détriment de l’auteur lui même qui demandait un prix non nul. Donc le partage non-marchand constitue une concurrence déloyale par l’attirance du gratuit, dans des conditions strictement similaires procurées par Internet.
  4. Lutte contre les DRM; Cette croyance porte sur les méfaits des DRM, ces mesures de protection technique devraient être toujours bannies de tout bien immatériel sans aucune dérogation. La requête est légitime pour les biens destinés à la vente, mais les DRM sont utiles pour effectuer un prêt numérique (gratuit) par exemple par les bibliothèques. C’est une forme d’échantillonnage de l’œuvre, imposant des contraintes pour justement ne pas faire de concurrence déloyale à la vente, elle sans DRM…si on respecte les principes du Partage Marchand !
  5. Prix fixes; l’ère industrielle à permis la production en série de nombreux biens, mais l’industrie a toujours été incapable de procéder à des micro-rembousements des achats comme sait le faire le Partage Marchand avec Internet. C’est une croyance que de considérer que les prix sont toujours fixes, quelque soit le nombre d’acheteurs. Pour des biens immatériels par définition, à coût marginal nul, le revenu potentiel basé sur des prix fixes est infini. La prise de risque est donc entièrement transférées aux acheteurs. Il n’est donc pas surprenant que face à cette injustice flagrante, les internautes succombent au piratage. Or Internet permet techniquement de pratiquer des prix décroissants.
  6. Économie du don; Le don existera toujours et s’avère souvent nécessaire là ou la démocratie a du mal à s’installer. Pour autant, c’est un outil marginal sur le plan économique. Il n’est pas transparent et il véhicule de profondes in-équités. La croyance dans un don généralisé, qui se substituerait à l’échange marchand est dangereuse pour l’équilibre démocratique car elle favorise les héritages, les rentes et bannie toute forme de méritocratie. Le crowdfunding, qui suscite un grosse curiosité par la nouveauté de son modèle, bénéficie de l’absence d’un marché équitable des biens immatériels sur le Net, mais commence à subir quelques déconvenues, à l’image des petits épargnants qui ont pu accéder à la bourse il y a quelques décennies, mais se sont fait plumés par les professionnels.
  7. Confusion entre services et biens immatériels; le discours commoniste utilise toujours l’exemple du développement du logiciel libre pour l’étendre aux biens de la connaissance. Or le développement de logiciel est avant tout un service. La plupart des projets Open-source sont financés par des formations, des expertises ou des sous-traitance d’entreprises réalisant ailleurs leur chiffre d’affaire. Un service n’a de sens qu’au moment de son exécution dans le temps. Au contraire, un bien, fut-il immatériel est une mémoire statique d’un travail passé. Son contenu ne change plus et devra rester pérenne pour l’avenir. Cette croyance est aussi liées à celle de la substitution de la propriété en location d’usage. Le Partage Marchand clarifie la notion de propriété forte et faible et démontre qu’un marché de biens immatériels basé sur cette propriété forte rend caduque toute tentative de location de ces biens.
  8. Contribution créative; Selon cette espérance, la contribution créative serait la solution pour rémunérer les créateurs. Il semblerait que le diable se cache dans les détails car dès que l’on envisage son application, on abouti à la création d’une institution centralisée, règne de toutes les corruptions, une distribution des revenus très injuste et très limitée, une incompatibilité internationale et uns incitation à la multiplication des robots sur le Net pour biaiser les statistiques.
  9. La publicité serait selon cette croyance une source infinie de revenu. C’est est un moyen de décupler la consommation, un outil typique du Taylorisme, et de l’ère « Fordiste ». Elle permet de sur-valoriser la cotation boursière des plus gros acteurs du Net, mais elle entièrement basée sur un postulat;  la publicité sur le Net atteindrait sa cible, l’internaute, qui n’est pourtant pas aussi passif et donc pas aussi réceptif qu’avec la télévision ! Les annonceurs y croient en arrivent encore à convaincre leur clients. Cependant, même avec cet optimisme, cette ressource est obligatoirement limitée et ne pourra rémunérer qu’une minorité de créateurs, des produits d’un star-système produisant un phénomène de concentration. Pour défendre la diversité culturelle et la longue traîne du Net, mieux vaudrait ne pas compter sur la publicité pour l’avenir.
  10. Nouvelle enclosure; Selon cette croyance, les industries culturelles voudraient délibérément rendre rare des ressources non rivales afin d’empêcher leur diffusion, sous entendue gratuite (on note ici une contradiction des commonistes à reconnaître la concurrence du gratuit pour combattre une enclosure et dans le même discours, à vouloir rassurer que le non-marchand n’entrave pas l’activité marchande !). Or ces industries veulent tout simplement faire le plus gros bénéfice possible. Donc, en toute logique, disposant d’un bien immatériel à coût marginal nul, elles espèrent en vendre un nombre maximum d’exemplaires, quitte à baisser le prix et à toucher de nouveaux acheteurs. Opter pour un marché restreint, du luxe, avec des prix très élevés, serait difficilement rentable dans le numérique. La seule enclosure que l’on pourrait constater est quand la diffusion d’un bien numérique est retardée ou empêchée. Les commonistes sont les premiers utilisateurs de cette technique en repoussant la sortie de la version e-book et ne publier qu’en papier.
  11. « Paywall« ; Les commonistes sont très virulents sur toute forme de marchandisation mais peu critiques devant le chantage des monopoles privés des moyens de paiement numériques; Visa, Paypal, Mastercard. Si le Net existe aujourd’hui, il doit pouvoir se substituer aux banques de détail et fournir un moyen de paiement simple, gratuit, sécurisé, Open-sourcce, en P2P, utilisable directement avec un smartphone. Non seulement il est encore complexe et peu sécurisé de payer sur le Net, mais la vente est quasiment réservée au commerçants professionnels, subissant alors de lourdes commission injustifiées. Le paiement électronique de personne à personne est fortement freiné par crainte de ne pas générer assez de TVA. La fiscalisation proposée par le Partage Marchand opère sur les conversions de monnaies entre les mondes numérique et physique, mais ainsi libère l’échange marchand.
  12. La faute de la monnaie; selon cette croyance, la marchandisation serait responsable de tous les maux et polluerait aussi le numérique. Le Partage Marchand n’opérant que sur des biens immatériels, ne risque pas de sombrer dans le matérialisme et la spéculation est impossible, n’attire pas les joueurs de la finance. Alors que les activités associatives continueront à se développer hors cadre marchant, pour satisfaire un besoin social indéniable, elles ne résolvent pas les exigences économiques de nos sociétés modernes, fondée sur une spécialisation, et menant à plus de confort matériel. Récuser le principe même des échanges marchands, en particulier sur le Net n’est en rien un progrès. La monnaie reste le plus vieux outil d’échange en pair-à- pair.

Comme corpus quasi religieux, ces douze croyances ne sont pas démontables scientifiquement, mais le problème est qu’elle conduisent les partisans des communs à exiger préalablement la légalisation du partage non marchand, ce qui détruirait toute tentative de mise en place du Partage Marchand.

Or, dans une société post-industrielle qui ne pourra pas occuper chaque citoyen avec un travail salarié du fait de l’automatisation et de l’augmentation sensible de la rentabilité de production des biens matériels, la situation est encore aggravée par la nécessaire contrainte écologique de ne pas trop épuiser les ressources naturelle de la Terre.

Une alternative mérite plus d’attention; le revenu de base, qui dans son principe, serait facteur de progrès à condition qu’il soit financé par un transfert de prérogative de création monétaire des banques centrales vers les citoyens. Mais la phase transitoire pour respecter totalement la TRM, sera très difficile à mettre en place. De plus, légaliser le partage non marchand cantonnerait les créateurs à ce revenu de base, qui a de fortes chances d’être au niveau d’un RSA ! C’est faire bien peu de considération et bien peu de reconnaissance pour les membres les plus doués en Art dans une société dite moderne. De plus, pourquoi restreindre la croissance écologique que permet le Partage Marchand ? Nous pensons même que l’emploi le plus rémunérateur du XXIe siècle puisse être de nature complètement artistique et numérique. Grâce au Net, l’Art peut enfin se diffuser à la Terre entière, tout en rémunérant plus justement les créateurs.

Donc la seule solution, qui revêt un caractère impératif en période de crise économique, écologique et sociale, est de créer un nouveau marché des biens immatériels peuplant Internet. Ce nouveau marché sans aucune spéculation possible, ces nouveaux emplois d’artisans numérique, cette nouvelle croissance non énergivore, ce nouveau commerce démocratique ne peuvent apparaître que par la mise en place, la diffusion et la protection du Partage Marchand. Le mouvement des communs s’oppose frontalement à cette solution et nous pensons que le suivre aggraverait la crise actuelle, Dans tous les cas, les partisans des communs se porteraient victimes et en accusant le capitalisme et le communisme de tous les maux. Nous sommes face à une très grande irresponsabilité des mouvements politiques, caractéristique de mouvement populistes, qui s’attaquent aux fondements même de la démocratie.

L.F.

NB: Dénoncer certaines dérives des mouvements des communs ne veut pas dire que je sois complaisant avec les partisans d’un Droit d’Auteur dur. Dans le numérique, l’industrie culturelle est irrémédiablement entravée par la facilité de copie et de diffusion des biens culturels sur Internet. ces règles sont d’un autre temps et ne fonctionnent bien que sur les œuvres sur support matériel. Il faut évidement dénoncer leurs tentatives de CopyFraud, mais elles ne forment pas à mes yeux l’obstacle principal à la création d’un Partage Marchand, profondément numérique.