⊔: monnaie mondiale dédiée au numérique

Le concept de monnaie mondiale fait souvent sourire les économistes. En effet, il a été démontré, par André Orléan en particulier, qu’une économie marchande ne pouvait pas se passer d’une monnaie et que des forces naturelles tendaient à l’hégémonie d’une seule monnaie. Les promoteurs libertaires d’une myriades de crypto-monnaies ne doivent pas s’y tromper. C’est le besoin de liquidité qui prime en économie et non le besoin de créer sa propre monnaie local, voire corporatiste ou sottement anti-capitaliste. Alors pourquoi n’observe t-on pas une seule devise dans le monde ?

Une monnaie n’est souvent que la manifestation économique de l’unité d’une nation qui se bat dans une arène mondiale. Chaque nation essaie d’augmenter ses pouvoirs dans l’absolu et vis à vis des autres, en passant des alliances avec certains ou en lançant des attaques envers d’autres. Sa politique monétaire est un outil incontestable de la guerre économique.

IMG_1320A ce jeu, le plus puissant (les USA) a toujours un avantage et il vaut mieux être challenger (Europe, Chine,…) qu’un tout petit pays avec sa propre devise, pour ne pas se voir attaqué par les majors. D’où l’intérêt pour les pays du vieux continent à forcer l’instauration d’une monnaie commune qui ait un poids face au $, en espérant que les structures politiques suivent la trace.

Si le citoyen tend à l’utilisation, préfère inévitablement et raisonnablement n’utiliser qu’une seule monnaie quotidiennement, c’est parce qu’il n’est pas investi de la lourde charge de création-monétaire. Ce pouvoir de création monétaire donne d’un coté beaucoup de pouvoir à ceux qui le possèdent, mais ce pouvoir est d’autant plus important que le groupe des adhérents est grand. Il y a donc clairement un rapport de force entre le peuple qui accepte le regroupement sous une même monnaie à la condition que des principes démocratiques soient respectés et les institutions, contrôlées par une certaine élite, en charge de la création monétaire. Refuser toute autorité comme le font les crypto-monnaies de la famille Bitcoin n’est absolument pas gage de démocratie. Il y a seulement transfert d’une autorité institutionnelle, élue et normalement régulée vers une autorité individuelle, aléatoire et temporelle; celui qui a définit la chaîne de caractères racine de la blockchain Bitcoin est le « dieu » de pyramide de Ponzi ainsi créée. Or si une création monétaire ne respecte pas certains principes d’équité, alors la monnaie en question devient un jeu d’argent, qui est contre-productif pour l’économie et qui doit être dénoncé comme tel. Une vraie monnaie doit faciliter les échanges sans imposer aux acteurs d’entrer dans un jeu de hasard ou de stratégie. Le temps de cerveau consacré à la fixation d’un prix et à la décision d’achat doit absolument être minimisé et laisser du temps pour la création matérielle ou immatérielle. Donc les crypto-monnaies de type Bitcoin sont des anti-monnaies, des destructeurs d’économie, des perturbateurs de paix sociale….car c’est quand un citoyen réalise qu’il s’est fait roulé à un jeu caché qu’il devient le plus violent. Loin de moi l’idée d’interdire les jeux d’argent, mais chacun doit être consentant et parfaitement informé des risques. Imposer Bitcoin serait équivalent à injecter de force une drogue. L’absence d’institution identifiée, le recours à des logiciels libres ou la présence d’un protocole décentralisé auraient bon dos face à une telle atrocité sociale.

Revenons maintenant à la problématique de monnaie mondiale

Envisager une devise mondiale, ce serait abandonner des armes et donc pour les politiques, renoncer à des marges de manœuvre pour conduire son pays en toute souveraineté. Ce serait aussi une obligation de résorber les inégalités de richesse entre pays, ce que les nations les plus favorisées ne sont pas tentées de faire par crainte d’y perdre au change. A l’image de la solidarité entre individus, la solidarité entre pays n’est jamais totale et sans limite…malheureusement.

Si l’on ajoute le fait que le ForEx reste un terrain de jeu favori de spéculateurs biens planqués, donc dans l’économie « classique », il y a de fortes chances qu’une monnaie mondiale ne voit jamais le jour.

Notons en passant la très grande difficulté que connaissent actuellement les États à prélever une TVA sur des produits et services trans-nationaux et du fait de la multiplication des échanges P2P (personne-to-personne) car il est techniquement impossible de taxer des amateurs non explicitement référencés pour commercer…nous reviendrons sur ce problème.

Pour l’économie numérique, la vraie, celle basée sur le Partage Marchand, définir et utiliser une monnaie mondiale dédiée (notée ⊔) fait sens pour plusieurs raisons:

  • les échanges/partages s’effectuent sur le Net, mondial par définition. La nationalité de l’internaute ne peux jamais être connue avec certitude (un simple VPN permet de faire voir son adresse IP venant de tout autre pays)
  • comme cette monnaie est dédiée aux biens immatériels du Net exclusivement, une conversion est nécessaire dans une devise courante pour acheter ou pour vendre des biens matériels ou des services. C’est à l’occasion de ce change qu’il est très facile, et automatique de prélever une taxe sur le taux de change. Dans le cas d’un acheteur européen qui converti des € pour avoir des , achète ensuite une œuvre culturelle à un américain, qui convertit alors les en $, la première conversion produit un revenu pour la BCE, redistribuée au États membres et la deuxième un revenu pour la FED, reversé à l’État Fédéral américain.
  • La spéculation en n’est pas possible par construction de l’économie numérique centrée sur l’artisanat numérique, mais aussi par la fixation d’un taux de change selon un algorithme stabilisateur. Les taux de conversion du ne sont ni ouverts aux marchés, ni ouverts aux décisions politiques.
  • La création monétaire est dans un premier temps nulle (ce n’est qu’un moyen de paiement numérique) pour ne pas créer d’inégalités, mais on peut logiquement envisager qu’à mesure que se développe un artisanat numérique décentralisé et se passant d’intermédiaires de type entreprises, il soit logique de d’allouer un part de création monétaire directement aux citoyens, en veillant à protéger le principe d’unicité et de façon progressive pour ne pas trop dé-avantager les non-encore adhérents.
  • Comme le Partage Marchand impose un mécanisme de remboursement, il est préférable que l’économie associée ait sa propre monnaie pour plus de clarté/transparence et pour ne pas prêter le flanc à des fraudeurs qui ne s’engageraient pas à respecter pas les principes démocratiques du Partage Marchand, sous prétexte de liberté commerciale.
  • Le n’étant que numérique et entièrement basé sur Internet ouvert, il doit y avoir un minimum de liens avec les réseau bancaire traditionnel, gros demandeur de commissions. Les calculs supplémentaires imposés par la technologie du partage marchand ne doivent pas être l’objet de frais de fonctionnements. Le Net peux largement supporter la monnaie , mais cette dernière devra se cantonner au Net pour rester « gratuite ».

La définition des taux de conversion de vis à vis des autres devises mondiale fait de la référence la plus stable qui puisse exister. On peut même se servir de cette référence comme outil de mesure des fluctuations d’une devise quelconque. La seule variable d’ajustement est la pondération de chaque monnaie en fonction de la masse monétaire en circulation, selon que l’on considère ou pas les échanges financiers dans le calcul de cette masse monétaire, le  peut très légèrement varier, mais il ne serait pas très difficile pour l’OMC d’obtenir un consensus sur les valeurs des masses monétaires relatives de toutes les devises mondiales.

L’économie matérielle implique des transports, des transformations intermédiaires. Les prix des produits et services sont donc très dépendants des conditions géographiques, historiques des intervenants dans la chaîne de fabrication. L’hétérogénéité des monnaies ne fait que traduire ces déséquilibres pour maintenir une certaine homogénéité au sein d’une même région historico-géo-politique.

Pour un bien immatériel, son prix n’est pas un critère de concurrence et il doit seulement être compatible avec la propension à payer un bien culturel (très subjectif), mais la correspondance avec des biens matériels est automatiquement ajustée par le taux de change avec la monnaie locale. Pour illustrer de façon caricaturale cette propriété, nous dirons qu’un individu dans un pays riche peut acheter une chanson sur le Net pour le prix d’un BigMac et que l’auteur de cette chanson, par exemple dans un pays en développement, pourra acheter l’équivalent d’un BigMac dans son pays. Donc pour tous les acteurs du Net, il devient seulement utile d’utiliser la même référence, en , comme on utilise l’Anglais pour les messages courants.

Le besoin d’une crypto-monnaie mondiale dédiée aux biens immatériels de plus en plus présents dans l’économie du XXIe siècle, devrait s’affirmer et se justifier de plus en plus, mais il faudra veiller à ne pas tomber dans les pièges d’arnaque de type Bitcoin, et il faudra la participation d’institutions centrales pour au moins réguler la création monétaire, et pour préserver l’unicité des comptes principaux de chaque citoyen. C’est un grand chantier, mais je ne vois aucun obstacle technique. Il faut juste considérer la présence d’Internet, y voir une opportunité formidable et la volonté de promouvoir une économie numérique dans un cadre démocratique affirmé. Nous n’avons pas à nous positionner sur le plan politique tant le raisonnement vers une monnaie mondiale dédié me semble conduit par une argumentation scientifique, positive, qu’il faut juste expliquer et diffuser.

Je me permets de rappeler que ceci est chaleureusement ouvert à la critique. En particulier, je serais ravis que des universitaires spécialistes de la monnaie, tels qu’André Orléan, puisse analyser le tournant numérique imposé par le Net et les crypto-monnaies.

LF